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Journalistes au XVIIIe siècle considérés comme de la canaille littéraire par les hommes de lettres - Histoire de France et Patrimoine


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Anecdotes insolites

Petite Histoire de France et anecdotes, brèves et faits divers insolites, événements remarquables et curieux, événements anecdotiques


Journalistes (Les) du XVIIIe siècle perçus
comme de la « canaille littéraire »
par les hommes de lettres
(D’après « Les hommes de lettres au XVIIIe siècle », paru en 1911)
Publié / Mis à jour le dimanche 17 avril 2016, par LA RÉDACTION



 
 
 
Au XVIIIe siècle les hommes de lettres n’admettaient pas volontiers les journalistes dans leurs rangs ou, du moins, pendant un temps assez long ils ne les considérèrent que comme de très humbles et même de très indignes confrères. On regarde alors cette profession comme la plus vile de la littérature, comme une tache originelle, et d’aucuns décrivent les journalistes comme « autant de chiens qui se tiennent sous la table de leur maître ; ils attendent qu’on leur jette des os à ronger ; ils mordent les jambes de ceux qui les nourrissent »...

Voici le propos que l’abbé de La Porte, dans son Voyage au séjour des ombres, fait tenir à Desfontaines : « De mon temps il y en avait une (maison) qui, par sa célébrité, pouvait être comparée à l’ancien hôtel de Rambouillet (la maison de Madame Lambert semble-t-il). On n’y recevait que les auteurs du premier ordre ; il fallait être au moins de l’Académie ou avoir espérance d’y parvenir pour être admis dans cette illustre assemblée.

« Pour moi, en qualité d’auteur de feuilles périodiques, vous pensez bien qu’on ne pouvait m’y recevoir. Je n’étais ni académicien ni ne devais me flatter de le devenir jamais : le métier de journaliste en est un titre exclusif. C’est qu’en effet on regarde cette profession comme la plus vile de la littérature, comme une tache originelle et un exercice de roture qui déroge à cette noblesse littéraire dont il faut pouvoir faire ses preuves pour être admis à l’Académie. »

Qu’on ne croie pas qu’il y ait de la fantaisie dans ce langage. Une foule de témoignages pourraient être cités qui montreraient dans quel décri le journalisme était tenu. Aux yeux de Voltaire, c’est surtout de journalistes que se compose cette « canaille de la littérature » à qui il a si souvent donné les étrivières. Rousseau, ayant appris que son ami Vernes songe à entreprendre un recueil périodique, s’emploie ardemment à l’en détourner. Pour les gazettes Diderot n’est pas moins dur : « Tous ces papiers, dit-il, sont la pâture des ignorants, la ressource de ceux qui veulent parler et juger sans lire, le fléau et le dégoût de ceux qui travaillent. » (dans l’Encyclopédie, à l’article Hebdomadaire)

Au jugement de Grimm, « on ne peut se dissimuler que cette multiplicité de feuilles périodiques ne soit la ruine des lettres ». Favart, homme amène à son ordinaire et d’humeur facile, devient violent et injurieux quand il parle des journalistes : « Les auteurs de feuilles périodiques sont autant de chiens qui se tiennent sous la table de leur maître ; ils attendent qu’on leur jette des os à ronger ils mordent les jambes de ceux qui les nourrissent. »

Avant de se charger de rédiger la partie Variétés dans le Courrier de l’Europe, Brissot fut tourmenté par de longs scrupules ; s’il devint journaliste, ce ne fut qu’à son corps défendant : « Bayle, me disais-je, a bien été précepteur, Postel goujat de collègue, Rousseau laquais d’une marquise ; je puis bien être gazetier. Honorons le métier, il ne me déshonorera pas. » Rappelons enfin les furieuses sorties de Delisle de Sales dans son Essai sur le journalisme depuis 1735 jusqu’à 1800 : le journalisme, d’après lui, doit se définir « le besoin de déraisonner réuni au besoin de nuire ». C’est « une secte anti-littéraire, secte audacieusement abjecte, dont l’existence publique est un délit et le nom une injure, qui n’existe que par le vice et ne se soutient que par le ridicule ».

Cette défaveur marquée par les auteurs de livres aux auteurs de feuilles peut au premier abord paraître surprenante ; elles s’explique pourtant aisément. La politique étant un domaine réservé, ce fut surtout la critique des ouvrages récents qui défraya les premiers journaux, et la critique alors se donnait pour office plutôt de relever les défauts que de signaler les mérites ; elle prenait même volontiers le ton et l’allure de la satire ; pour les écrivains, le journaliste était un censeur souvent malin, parfois malveillant, presque toujours incommode. Comment auraient-ils été disposés à voir en lui un confrère ?

Bien plutôt il devait leur paraître un concurrent, même quand il n’était pas un adversaire. Les livres, de format un peu encombrant, coûtaient assez cher et il fallait prendre quelques soins pour se les procurer ; les journaux, d’un prix moins élevé, plus maniables, allaient, pour ainsi dire, au devant des lecteurs. N’y avait-il pas là une menace ? Les gens de lettres ne devaient-ils pas sentir que ceci tuerait cela ? Ne pouvaient-ils pas remarquer que si le journal, en annonçant un livre avec éloges, l’aidait parfois à se vendre, aussi souvent, plus souvent peut-être, il dispensait de l’acheter ? N’était-ce pas le sentiment de Diderot quand il disait des gazettes qu’elles étaient « la ressource de ceux qui veulent parler et juger sans lire ! »

Il faut par ailleurs reconnaître que les débuts du journalisme ont manqué d’éclat et, lorsqu’on parcourt nos premiers recueils périodiques, on ne trouve pas tout à fait déplacé le dédain que les lettrés eurent pour eux. Sans doute la Gazette, l’ancêtre des journaux français, fondée par Théophraste Renaudot en 1631, eut toujours, comme nous dirions, une certaine tenue ; elle prit dès l’abord un caractère, sinon officiel, du moins officieux ; Richelieu et Louis XIII l’encouragèrent et même, dit-on, y collaborèrent parfois et cela lui valut de pouvoir seule donner des informations politiques.

Voltaire en dit qu’elle peut fournir de « bons matériaux pour l’histoire parce qu’on y trouve toutes les pièces authentiques que les souverains mêmes y font insérer » C’est l’éloge de la matière ; mais quant à la façon, il s’en tient à déclarer que cette feuille a toujours été « assez correctement » écrite. Rien qu’à voir la liste de ceux qui la dirigèrent jusque vers le milieu du XVIIIe siècle, on n’est pas tenté de croire que Voltaire ait été trop chiche de compliments : Renaudot, de Verneuil père, de Verneuil fils, La Bruère, de Meslé ne sont assurément pas des personnages prestigieux.

Le Journal des Savants, en 1665, inaugura la presse scientifique et littéraire ; en 1701, le chancelier de Pontchartrain en fit une institution d’État en nommant pour le rédiger un groupe d’hommes compétents dans les diverses disciplines ; ce fut un recueil utile à coup sûr, fait avec soin, avec conscience ; on ne peut refuser un mérite solide au conseiller Denis de Sallo, à l’abbé Gallois, à l’abbé de La Roque, au président Cousin qui le dirigèrent tour à tour.

S’avisant que ces deux journaux un peu graves ne convenaient pas à tous les lecteurs, Donneau de Visé, habile faiseur, créa en 1672 le Mercure Galant : c’est à la fois le prototype de nos magazines et de ce que nous appelons la petite presse. On sait comment La Bruyère le jugeait : « le Mercure Galant, écrivait-il, est immédiatement au-dessous de rien » Sévérité vraiment excessive dans la collection du Mercure les chercheurs aujourd’hui peuvent trouver à glaner. Mais, trop sévère, La Bruyère n’était pas tout à fait injuste : en fait, la feuille de Donneau de Visé est moins facile que lâchée, et plutôt fade que frivole.

Atelier d'imprimerie au XVIIIe siècle
Atelier d’imprimerie au XVIIIe siècle

Quelque quarante ans plus tard (1730), Desfontaines, avec l’abbé Granet, lançait le Nouvelliste du Parnasse. A ce journal, ce n’est pas la fadeur qu’on saurait reprocher. Auteurs et éditeurs de ce temps-là le jugeaient au contraire trop agressif et firent si bien qu’ils en obtinrent la suppression au bout de deux années. Plus piquant, plus intéressant que ses devanciers, Desfontaines n’a pourtant pas été un journaliste supérieur. Passons condamnation sur ses mœurs fangeuses, sur sa cynique vénalité ; reconnaissons qu’il ne fut pas l’affreux cuistre que Voltaire a caricaturé. Mais, sans lui refuser quelque talent, ne lui accordons pas la maîtrise que certains, par réaction, veulent lui attribuer.

A côté des journaux imprimés qui, s’ils restèrent sans gloire, n’ont pas du moins pour la plupart mérité le mépris, il y avait aussi des journaux manuscrits, des nouvelles à la main, des gazetins, comme l’on disait. Dans Figaro et ses devanciers, Funck-Brentano nous donne à voir comment se recrutait ce personnel de nouvellistes : « C’étaient pour la plupart de pauvres hères, des déclassés, épaves de la grande ville. L’avocat Marchand nous les montre avec des habits noirs, déguenillés, des vestes rouges tannées, des bas troués, des souliers ferrés, du linge sale, et des perruques rousses. Clercs de la basoche congédiés par le patron, officiers réformés, prêtres interdits, étudiants en quête des ressources exigées par les beaux yeux de Lisette ».

A ces bohèmes se mêlaient de louches aventuriers, des laquais, des escrocs, sans compter les espions de police ; il y avait même des femmes qui faisaient métier de « gazetières », entre autres la nommée Laboulaye, femme d’un sergent aux gardes, et les quatre sœurs Pomier, qui lièrent partie avec le nouvelliste Cabaud de Rambaud, vrai personnage de roman picaresque. Ce joli monde vit de médisance, de diffamation, de calomnie, de chantage ; ils mentent à l’envi, car mentir ne leur coûte rien, mentir, au contraire, leur rapporte peu ou prou. Ce sont, selon le mot de Voltaire, « roquets qui jappent pour un écu ». Dès longtemps, leur réputation de vénalité est établie.

Il eût été assurément équitable de faire une distinction entre les journaux et les nouvelles à la main ; mais on n’y regarda pas de si près ; journalistes et nouvellistes furent trop aisément confondus ; et ainsi l’opprobre de cette presse clandestine rejaillit sur les papiers publics.

Sans rechercher s’ils obéirent à des motifs désintéressés ou non, nous constations que, dans la seconde moitié du siècle, beaucoup d’hommes firent du journalisme, qui naguère l’avaient honni. « Trop de sincérité, peut-être aussi trop de raideur que j’avais dans le caractère, ne me permit jamais de dissimuler l’aversion et le mépris dont j’étais plein pour ces malheureux journalistes. » Tels étaient, vers 1750, les sentiments de Marmontel et, en 1758, ce dernier prit la direction du Mercure, dont, au reste, il se tira fort bien.

Avec moins de succès, Grimm fut un moment à la tête du Journal étranger. Linguet écrivit une âpre épigramme intitulée Le journaliste. Et c’est Linguet qui, durant près de vingt ans, rédigera les Annales, cette feuille qui eut tant de vogue et qui fit un si beau tapage. Voltaire enfin, Voltaire, si dur pour « la canaille littéraire », ne dédaigna pas d’envoyer parfois des articles au Journal encyclopédique et à la Gazette littéraire. Bien plus, il aurait été, paraît-il, tenté un certain jour de fonder une feuille périodique. C’est, du moins, ce qu’indique une note de la main de Malesherbes. Ce projet, Voltaire ne l’exécuta pas.

Il ne faut pas oublier de remarquer que, peu à peu, par l’effet même des progrès de l’esprit public, les journaux prenaient plus de portée. Au début du siècle, on n’y trouvait guère que de la critique et trop souvent même du simple chamaillis littéraire. Mais, écrit Grimm en 1767, « le goût de l’instruction et de la philosophie s’est répandu ». Aussi, vers ce temps, le domaine des journaux s’agrandit et leur horizon s’élève. Des circonstances favorables aidèrent à cette heureuse transformation à ses débuts, la secte des économistes, comme on disait, fut assez bien vue du pouvoir et connut une assez large tolérance : « Ce qui me plaît le plus de cette nouvelle école, disait Grimm, c’est que, très protégée, elle dit tout ce qui lui plaît, qu’elle parle avec une liberté que nous ne connaissions pas, et qu’à la longue la police, la cour et les magistrats s’accoutumeront à tout entendre et les auteurs à tout dire. La nation se familiarisera peu à peu avec les questions de finances, de commerce, d’agriculture, de législation et de politique. »

Vers 1780, les journaux étant mieux faits, les journalistes aussi étaient mieux vus du public, mieux vus des gens de lettres parmi lesquels ils faisaient des recrues de plus en plus nombreuses. Ce revirement de l’opinion est attesté par l’élection qui, en 1771, porta l’abbé Arnaud à l’Académie française et par celle qui, en 1775, y fit entrer Suard. Pour faire partie de la compagnie, Arnaud et Suard n’avaient, autant dire, pas de titres à produire, sinon les articles qu’ils avaient donnés à la Gazette de France, au Journal étranger, à la Gazette littéraire de l’Europe. Journalistes, c’est bien en qualité de journalistes qu’Arnaud et Suard devinrent académiciens.

Peu d’années, au reste, après leur admission, le journalisme était, en séance publique de l’Académie, admis au droit de cité dans la république des lettres. Voici comment s’exprimait le duc de Nivernais à la réception de Target, le 11 mars 1785. « L’emploi du journaliste est digne d’être exercé par les meilleurs esprits. Celui qui, ne perdant jamais de vue ses devoirs et la dignité de son emploi, n’offre au lecteur que des analyses exactes et précises, des résultats clairs et légitimes, des conclusions judicieuses et impartiales, celui-là mérite la reconnaissance des auteurs, des lecteurs et de la république des lettres. »

On voit, par ce langage, quel chemin avait été parcouru depuis le temps où Desfontaines disait que la profession de feuilliste était regardée « comme la plus vile de la littérature ». Les journalistes avaient conquis la considération le journalisme cessait d’être « un exercice de roture ».




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