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28 avril 1912 : l'anarchiste Jules Bonnot est abattu au terme d'un siège de cinq heures - Histoire de France et Patrimoine


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28 avril 1912 : l’anarchiste Jules Bonnot
est abattu au terme d’un
siège de cinq heures
(D’après « Le Figaro » du 29 avril 1912)
Publié / Mis à jour le mercredi 27 avril 2016, par LA RÉDACTION



 

Bonnot est tué après avoir soutenu, dans une maison de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne), un siège de cinq heures. Cette nouvelle a causé dans Paris une émotion extraordinaire. On s’est arraché les éditions spéciales qui donnaient les premiers détails sur le drame.

La maison où se trouvait Bonnot était surveillée depuis plusieurs semaines par la police. Sans doute des agents ne montaient pas la garde jour et nuit devant la porte. Mais on contrôlait du plus près possible les allées et venues du locataire : Jean Dubois, un ami de Bonnot. Non pas un simple camarade, mais un ami, et un complice aussi. L’été précédent, le bandit avait passé trois mois chez lui. Les voisins le connaissaient bien. C’était, disaient-ils, un garçon fort gai et qui chantait du matin au soir à gorge déployée. Il se levait, allait faire sa toilette dans une espèce de potager misérable qui s’étendait derrière la maison. Et il chantait. Et puis il faisait un peu de gymnastique au trapèze, et il chantait encore. On ne savait pas son nom. Pour le désigner, on disait « le petit frisé ».

Fiche de police de Jules Bonnot
Fiche de police de Jules Bonnot
Dubois et Bonnot avaient volé de concert l’année passée, à Blois, une automobile qu’ils ramenèrent à Choisy, où ils la réparèrent et maquillèrent comme ils savaient faire. Déjà Guichard, chef de la Sûreté, avait perquisitionné deux fois chez Dubois. Celui-ci avait été interrogé il y a quelques jours encore. Et l’on continuait de surveiller sa maison. Faut-il dire sa « maison » ? C’était, au milieu d’un terrain pelé, une bâtisse de plâtre et de mâchefer. Au rez-de-chaussée, un garage d’automobiles, et un appentis. Par un escalier extérieur, un escalier de bois, on gagnait deux petites chambres sous le toit. Elles étaient fort sommairement meublées. Un lit de fer, un vieux secrétaire, trois chaises, quelques objets vagues...

Ce bâtiment était complètement isolé au milieu du terrain. Il appartenait à Fromentin, qu’on appelait l’anarchiste millionnaire, et dont la confortable villa s’élevait à une très petite distance. Fromentin avait vendu, ou plus exactement donné, voici un an, le garage à Jean Dubois. Et celui-ci vivait sans inquiéter ses voisins. C’était un beau garçon, grand, blond, bien découplé et très poli. Il était vraiment « sociable », confiait un de ses voisins. A l’entendre, on n’aurait jamais pensé que ce fût un anarchiste. Il habitait là depuis trois ans, époque où il avait été poursuivi pour vols et abus de confiance.

La veille au soir de l’opération, le samedi 27 avril 1912, Guichard reçut certains renseignements qui le mirent en éveil. On avait vu un individu se glisser chez Dubois, et le chien, un terrible chien, n’avait pas aboyé. En outre, on n’avait pas vu l’homme sortir. Et puis enfin, on soupçonnait que Bonnot se cachait dans la région d’Ivry ou de Choisy. Guichard donna l’ordre d’interrompre la surveillance, afin de ne pas éveiller les soupçons de Dubois. Et il résolut d’aller perquisitionner dès le matin dans le garage. Bonnot pouvait être là. S’il n’y était pas, l’opération fournirait peut-être des renseignements qui guideraient les recherches.

Et c’est ainsi que le dimanche matin, vers sept heures et demie, Guichard, accompagné de Legrand, sous-chef de la Sûreté, et de leurs deux secrétaires, arrivaient devant le garage. Quatorze inspecteurs de la Sûreté, qui l’avaient suivi en automobile, mirent pied à terre eu même temps que lui. En un clin d’œil, les rôles furent distribués. Plusieurs agents cernèrent la maison. Les autres se massèrent derrière Guichard, qui s’avança vers la grande porte du garage et l’ouvrit avec précaution. Le chef de la Sûreté était ceint de son écharpe et tenait son revolver à la main. Les agents avaient aussi l’arme au poing.

Encerclement de la maison de Choisy-le-Roi
Encerclement de la maison de Choisy-le-Roi

La porte ouverte, Guichard se trouva en face d’un homme, debout, qui allait partir à motocyclette. Sa machine était à côté de lui. C’était Dubois. Un des agents braqua son revolver sur lui, et appuya sur la gâchette. Mais le coup ne partit pas. Dubois cria : « A l’assassin ! » et fit feu à son tour. L’agent Arlon fut légèrement blessé au bras. Ses collègues, aussitôt, tirèrent. L’homme riposta. Et pendant un court instant, on entendit le crépitement des balles. Guichard, qui ne perdait pas son sang-froid, ordonna aux agents de baisser leur armes. Et puis il cria à Dubois : « Haut les mains ! Sortez ! On ne vous fera pas de mal. »

Mais Dubois n’obéit pas à cette injonction. Il était blessé au défaut de l’épaule et au poignet. Il se recula vers le fond du garage, tenant son arme braquée sur les agents. Alors, l’inspecteur Arlon le visa à travers la fente d’une porte, et tira. Dubois s’abattit, les bras en croix, derrière une automobile. Il avait été atteint au cou par une balle qui avait tranché la carotide. Et il était mort sur l’heure.

Bonnot se défend
Guichard, cependant, jugea prudent de ne pas exposer ses agents à une nouvelle fusillade. Il sortit avec eux. A ce moment un homme en chemise apparut en haut de l’escalier extérieur. Il se tint debout sur le palier, bordé d’une balustrade, et qui formait balcon. Il avait un revolver à la main. Froidement, il visa les agents. L’un s’abattit, c’était l’inspecteur Augêne. Deux balles l’avaient atteint au ventre. La foule commençait à se rassembler. Il ne manqua pas d’hommes de bonne volonté pour transporter le malheureux dans un débit de vins voisin.

Le bandit continuait à tirer. Il rentrait de temps à autre dans la chambre, rechargeait son arme et visait à nouveau les agents. Selon le propriétaire d’une maison voisine, qui l’observait, Bonnot — car c’était lui — faisait preuve d’un extraordinaire sang-froid : le malfaiteur visait, tirait, puis rentrait, et réapparaissait bientôt pour tirer encore, sans aucun souci de sa vie. Mais Guichard, reconnaissant à quel redoutable bandit il avait affaire, prit toutes ses dispositions pour le combat. « J’ai pensé, confiera-t-il après les événements : la partie est engagée. Elle est belle, nous allons la jouer. Enfin, ce sera fini. » Il ordonna donc aux agents de s’accroupir sur le sol. Et il envoya prévenir le maire de Choisy-le-Roi. En même temps, un de ses hommes alla téléphoner à la Préfecture de police pour demander du renfort.

Le siège du garage
Un sergent de pompiers de Choisy, Kiffer, fut l’un des premiers avertis. Il prit son pistolet, et s’en fut demander des fusils à deux Sociétés de préparation militaire. Il eut huit fusils Lebel et deux cents cartouches. Il les porta lui-même sur ce qu’on peut, sans ridicule, appeler le champ de bataille. Il les distribua à quelques soldats en permission qui se trouvaient là. Et le siège commença.

De tous les coins du terrain les balles pleuvaient sur la maison, dont les murailles légères furent trouées en cent endroits. L’homme, cependant, ne se montrait plus. De temps à autre, il passait son bras derrière un panneau de bois sur lequel étaient inscrits ces mots : « Lotissement Fromentin ». On ne voyait qu’une main bandée tenant un revolver. Une main bandée. Tout de suite, le chef de la Sûreté pensa à Bonnot. Quelques jours plus tôt, à Ivry, lorsqu’il s’était enfui, du sang coulait de son bras. Il s’était blessé lui-même en tirant.

De toutes parts, les secours arrivèrent bientôt. Le maire de Choisy avait un fusil en bandoulière. Les soldats et les habitants, à qui le sergent de pompiers avait remis des armes, continuaient à tirer, couchés sur l’herbe espacée du talus. Et puis une compagnie de la garde républicaine arriva bientôt en automobiles. Elle fut suivie, quelques instants après, par une brigade des agents de réserve, une foule d’inspecteurs de police et un détachement de gendarmes. Guichard ordonna de tirer sur les fenêtres, derrière lesquelles, de temps à autre, on apercevait la silhouette de l’homme. Les vitres volèrent en éclats. Mais le bandit ne désarmait pas. D’instant en instant, la main apparaissait, et une détonation éclatait.

La fusillade
La fusillade

A dix heures, la situation n’avait pas changé, lorsqu’arrivèrent Lépine — le préfet de police de Paris —, Touny, Hamard, Lescouvé, procureur de la République ; Mouton, secrétaire du parquet ; Kampmann, chef du cabinet du ministre de l’Intérieur, et d’autres notabilités.

Un cinématographiste cependant, tournait la manivelle de son appareil. Les pompiers de Choisy apparurent soudain. Et puis une autre compagnie de la garde républicaine. Les tireurs, accroupis derrière le moindre abri, dissimulés contre un arbre ou au revers d’un talus, criblaient de balles, un peu au hasard, la baraque. Sur les deux cents cartouches apportées par Kiffer, il n’en restait que soixante-quinze, et peut-être aucune n’avait atteint Bonnot. Car c’était Bonnot qui soutenait le siège. On l’a déjà deviné. C’était Bonnot, tout seul. Il avait tiré environ soixante cartouches. Il lui en restait quatre cents.

Une trêve
Vers onze heures moins le quart, soudain, la main cessa d’apparaître derrière le panneau. Il n’y eut plus un seul coup de revolver. Et quelqu’un émit l’opinion que le bandit s’était suicidé. A quoi Guichard répondit qu’il était peu probable qu’un homme comme celui-là se décidât à la mort avant d’avoir essayé d’abattre un de ses adversaires. Il avait raison. Bonnot, comme on l’a su plus tard, était occupé à écrire une manière de testament. Et les coups de feu qui trouaient les murailles ne le détournaient point de son dessein.

Attaque à la dynamite
Cependant, un peu inquiets de ce silence, les chefs de la police décidèrent de tenter une opération énergique. A onze heures et quart, un feu d’ensemble fut dirigé contre la maison. Mais rien n’y bougea. Bonnot écrivait. Soudain, les curieux virent un lieutenant de la garde républicaine qui se dirigeait vers la maison, poussant devant lui une petite voiture chargée de matelas. Mais à peine eut-il avancé de quelques mètres que les matelas tombèrent. Et l’on chercha un autre expédient pour s’approcher sans danger de la maison, et y placer une cartouche de dynamite. Car Lépine venait de décider de faire sauter la maison.

La voiture de paille derrière laquelle s'abrite le lieutenant Fontan
La voiture de paille derrière laquelle s’abrite le lieutenant Fontan

Deux habitants de Choisy amenèrent une voiture chargée de paille. Ils firent reculer le cheval jusqu’à la maison. Cependant, le lieutenant Fontan, abrité derrière la paille, s’avança au pied du mur. Mais à ce moment le chien de Dubois se jeta sur l’officier et voulut le mordre. Il fallut abattre l’animal à coups de revolver. Le lieutenant plaça une cartouche, reliée à cordon Bickford, et puis, sur un grand coup de fouet, le cheval partit. Et les trois hommes, protégés par la voiture, s’éloignèrent. Mais la cartouche ne fit pas explosion. II fallut recommencer.

Bravement, le lieutenant Fontan recommença. Accroupi sous la voiture, il se rapprocha du mur et plaça une nouvelle cartouche. Cette fois, le coup partit. Mais la brèche fut insignifiante. Sans se lasser, l’officier et les deux camionneurs reprirent leurs dispositions. Toutefois, le propriétaire du cheval refusa de conduire l’animal à reculons. Il le prit par la bride et s’avança vers la maison, sans trembler. Il était environ midi. Le lieutenant plaça cette fois plusieurs cartouches et puis revint en arrière. Quelques minutes après, une explosion formidable retentissait. Et une fumée épaisse s’éleva.

Explosion de la cartouche de dynamite ouvrant une brèche
Explosion de la cartouche de dynamite ouvrant une brèche

Quand elle fut dissipée, on vit que la moitié de la façade s’était écroulée. Et puis, le long des murs entamés, une flamme monta. L’incendie suivait l’explosion. La foule, qui s’était amassée derrière les barrages, se rua vers cette maison qui flambait. Elle criait : « A mort ! A mort ! On tient Bonnot ! A mort, Bonnot ! » Puisque la brèche était faite, et que les flammes s’élevaient, le bandit ne pouvait rester dans son repaire. Et les bras se tendaient déjà pour le saisir. A grand’ peine les agents et les gardes parvinrent à repousser cette foule furieuse. La besogne de la police n’était pas finie. Il fallait encore s’emparer du bandit. On ordonna aux pompiers d’éteindre l’incendie. Et, au bout de vingt minutes, il fut possible d’entrer dans la maison.

Garage de Dubois après l'explosion
Garage de Dubois après l’explosion

Dans le repaire du bandit
On ramena donc la voiture de paille et on fit avancer le cheval vers la maison. Derrière cet abri, Lépine, Guichard et son frère — commissaire de police des Halles venu sur les lieux —, le lieutenant Fontan et une dizaine d’agents marchaient. Lorsqu’ils furent devant le garage, ils se jetèrent à plat ventre et rampèrent, arme au poing, dans l’intérieur. Ils n’y trouvèrent qu’un cadavre, celui de Dubois, que l’inspecteur Arlon avait tué quelques heures auparavant. Le corps était déjà froid. On ne voyait pas la blessure. Le mort était revêtu d’une cotte bleue et d’un pantalon noir. On l’étendit sur l’herbe. Et le bruit courut aussitôt que Dubois s’était pendu ou bien empoisonné.

Les frères Guichard, le lieutenant Fontan et plusieurs inspecteurs s’engagèrent alors dans l’escalier extérieur qui menait au premier étage. Guichard et le lieutenant Fontan pénétrèrent dans une première chambre, qui était vide. Ils avancèrent dans une seconde chambre contiguë. « Attention ! chef, cria un inspecteur. — Laissez ! répondit Guichard. »

Bonnot criblé de balles
Et ils entrèrent. Le lieutenant Fontan, tenant d’une main un matelas avec lequel il s’abritait tant bien que mal, et de l’autre un revolver, tira quatre coups de feu au hasard. A ce moment, un matelas placé sur le sol remua. Bonnot, qui était caché dessous, tira sur l’officier, qui ne fut pas atteint, et puis essaya de se loger une balle dans la tête. A ce moment, les inspecteurs envahissaient la pièce. Ils tirèrent sur Bonnot, qui reçut onze blessures, dont trois au visage, près de l’œil gauche, et une dans le sein gauche. Il avait eu le temps de dire : « Tas de v... »

La fin du bandit
La fin du bandit

On lui arracha aisément le browning qu’il tenait encore. Guichard et trois inspecteurs le saisirent alors, tout sanglant, et le transportèrent en bas. La foule les avait vus quand ils étaient sortis sur le palier extérieur. Elle brisa les barrages, bouscula les agents, et se rua sur le blessé en criant : « A mort ! » On eut grand’ peine à protéger le moribond contre la poussée de ces centaines de furieux. Le cadavre de Dubois fut foulé aux pieds ; on put repousser la foule et faire avancer une automobile. Le frère du chef de la Sûreté y monta avec Bonnot qui déjà râlait, qui était couvert de sang et murmurait encore, avec une rage survivante, des injures.

Il avait reçu onze blessures dont plusieurs mortelles. Il vécut pourtant vingt minutes encore. Il expira lorsque la voiture qui le menait à l’Hôtel-Dieu franchissait le pont Notre-Dame. On le transporta néanmoins à l’hôpital. Et de là, la mort ayant été régulièrement constatée, le cadavre fut envoyé à la Morgue. Quelques instants après, le cadavre de Jean Dubois y était également amené.

La foule et le taxi ramenant Bonnot après la capture
La foule et le taxi ramenant Bonnot après la capture

Le soir, les journalistes ont été autorisés à défiler devant les deux cercueils voisins. Les corps lavés étaient d’une pâleur effrayante. Sur le visage maigre de Bonnot, déjà la barbe avait poussé. On n’osait pas regarder ses terribles blessures.

Cependant, la maison de Choisy achevait de brûler. Au bout d’une heure, elle n’était plus qu’un amas de poutres calcinées et de fers tordus. Seul restait debout un petit appentis. On trouva néanmoins sur place des documents, armes et autres effets personnels de Dubois et Bonnot, et notamment le testament de Bonnot, auquel il mettait la dernière main pendant le siège. Le chef de la Sûreté se refusa à communiquer le texte entier, constituant selon lui une « apologie de faits qualifiés crimes » dont la loi interdit la publication. Il n’en livra que quelques phrases, que voici :

« Depuis la mort de ma mère, je n’ai plus rencontré une seule affection. »

« Je suis un homme célèbre, la renommée claironne mon nom aux quatre coins du globe et la publicité faite autour de mon humble personne doit rendre jaloux tous ceux qui se donnent tant de peine à faire parler d’eux et qui n’y parviennent pas. »

« Ce que j’ai fait, dois-je le regretter ? Oui... peut-être. Mais s’il me faut continuer, malgré mes regrets, je continuerai. »

« Il me faut vivre ma vie. J’ai le droit de vivre. Tout homme a le droit de vivre, et puisque votre société imbécile et criminelle prétend me l’interdire, eh bien ! tant pis pour elle ! tant pis pour vous tous. »

Il y avait quinze grands feuillets.




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