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Légendes, croyances, superstitions. Procès d'un loup-garou devant le Parlement de Bordeaux en 1603. Jugement de Jean Grenier - Histoire de France et Patrimoine


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Légendes, Superstitions

Légendes, superstitions, croyances populaires, rites singuliers, faits insolites et mystérieux, récits légendaires émaillant l’Histoire de France


Loup-garou (Un) devant le Parlement
de Bordeaux en 1603 : enquête,
jugement et décryptage
(D’après « Revue de folklore français », paru en 1930)
Publié / Mis à jour le mercredi 3 août 2016, par LA RÉDACTION


 
 
 
En 1629, Bernard Automne, jurisconsulte et avocat au Parlement de Bordeaux, fit paraître un ouvrage intitulé La conférence du droit français avec le droit romain, où il relate notamment le procès fait à un loup-garou. L’histoire mérite d’être connue. D’abord en raison de son authenticité. La précision des renseignements donnés par Automne ne permet pas de douter que le procès fut effectivement jugé, d’abord devant le juge local, puis en appel devant le Parlement de Bordeaux.

Le détail de la procédure n’est pas moins intéressant. On y voit l’incontestable souci de justice des différentes juridictions, qui multiplient les enquêtes, les confrontations, les expertises, notamment l’expertise médicale, où se traduit d’une façon saisissante, mi-comique mi-tragique, l’opposition de l’esprit du Moyen Age et de l’esprit scientifique. Il convient de noter qu’en dépit de la sévérité de la peine prononcée le Parlement de Bordeaux paraît singulièrement plus éclairé que la juridiction locale. Enfin il y a lieu de remarquer, au point de vue des traditions populaires, combien la croyance au loup-garou devait être fortement imprimée dans les esprits pour que tous les témoignages de paysans rapportés fussent concordants, sans rencontrer à ce qu’il semble, la moindre opposition.

Le pénultième mai 1603 le Procureur d’Office du sieur de la Roche Chalès par devant le juge des lieux, remontre que plusieurs enfants étaient tués, mangés, et les uns blessés et offensés par des malebestes, même une Marguerite Poirier avait été assaillie par une en forme de loup ; qu’il y a un jeune garçon nommé Jean Grenier serviteur de Pierre Combaut, qui se vante que c’est lui, et qu’il a mangé plusieurs enfants et filles étant transformé en loup, il requiert prise de corps de peur qu’il n’échappe en autre juridiction, et permission d’informer ; le juge lui octroie tous les deux.

Il informe, et fait ouïr trois témoins, l’un desquels est cette Marguerite Poirier âgée de treize ans assaillie par un loup ; ils disent tous trois que gardant leur bétail ils se sont rencontrés souvent ensemble où pareillement venait Jean Grenier, que devisant entre eux du danger des loups, il assurait n’en avoir aucunement peur, de tant que prenant une peau de loup sur lui, il se transformait en loup comme eux ; qu’en cette forme il tuait et mangeait des chiens ; qu’il avait tué près son village un chien blanc, avait mangé un morceau de la gorge, et bu le sang, mais que la chair et sang des chiens n’était bonne comme celle des enfants ; qu’il était entré en une maison sur le chemin de saint Antoine à l’Isle, n’avait trouvé personne qu’un petit enfant dans le berceau ; lequel il était allé manger près une haie de jardin, et avait donné la plus part à un loup qui était prés de lui, aussi avait-il mangé d’une fille, et qu’il avait assailli y avait trois semaines ou un mois Marguerite Poirier en la prise de Toutifaut près le village de Pulel, et que sans ce qu’elle lui donna d’un bâton sur l’échine puis s’enfuit avec son bétail, il l’aurait mangée ; qu’il avait sa peau et un pot de graisse à saint Antoine que Pierre Labouraut lui gardait, fait promettre à l’un des témoins l’accompagner l’aller quérir, qu’il court en compagnie de huit ou neuf les Lundi, Vendredi et Samedi, et au bas de la Lune ; que ce Labouraut a sa maison dans la forêt saint Antoine, noire, obscure, qu’il y est ayant une grande chaîne de fer au col, laquelle il ronge, et fait rôtir plusieurs hommes, les autres bouillir dans des chaudières, les autres brûler dans des chariots et lits.

Il est ouï du commencement, il veut déguiser l’affaire et dire avoir vu quelque leurier assaillir un enfant, mais exhorté de dire le vrai, il confesse avoir assailli Marguerite Poirier transformé en loup, désigne l’arbre, le lieu et les endroits par où il a passé, qu’il y a trois ans qu’il fait ce métier, et depuis un matin que Pierre du Tillaire le mena à la forêt parler à un grand Monsieur noir monté sur un cheval noir, lequel à l’arrivée les baisa d’un baiser froid, leur fit promettre l’aller trouver quand il voudrait, leur fit frotter son cheval, leur promit vivres et argent, leur donna à boire du vin, les marqua avec un fer au haut de la cuisse, il redit tout ce qu’il avait dit aux témoins de mot-à mot, et le confirme, et enquis sur autres maléfices se voyant pressé, il se met à pleurer, puis confesse avoir mangé une fille près quelques pierrières, avoir tué le chien blanc, avoir attaqué la chienne de Dabillon, et l’eut tuée, sans que Dabillon courut après lui l’épée nue que Pierre Grenier son père et Pierre du Tillaire ont couru avec lui, son père lui garde sa peau et graisse, l’aide à vêtir et graisser, qu’ils prirent ensemble une fille aux Grillaus.

Le juge décrète prise de corps tant contre le père que Pierre du Tillaire, et ordonne que le Procureur fera assigner par les villages ceux lesquels ont perdu leurs enfants, ou desquels les enfants ont été blessés, et que les témoins nommés ès charges et informations viendront pour être recolés et confrontés, ce qui est fait : le jour suivant le Procureur fait proclamer par les villages que ceux qui auront perdu leurs enfants ou desquels ils auront été blessés comparaissent.

Jean et Antoine Rouliers frères comparaissent, disent qu’un Samedu veille de la Pentecôte dernière, une malebeste en forme d’un loup, mais plus grosse et courte, la queue courte, vint envahir leur enfant de l’âge de deux ans, étant en compagnie de deux ou trois autres qui gardaient des oisons ; qu’eux travaillant à la vigne coururent au cri et le firent laisser, il leur est confronté avant être interrogé, ne la déposition lue, il dit que ce fut lui, lequel ce jour-là prit ce petit enfant, qu’ayant demandé l’aumône en une maison de laquelle il désigna la situation s’en allant par le grand chemin Monsieur de la Forêt se présente à lui au droit de ces enfants, lui donne sa peau et soudain il envahit le plus petit ; dit l’endroit de la tête où il l’avait blessé en deux lieux, la situation de la vigne dont sortis les deux qui avaient recouru l’enfant, et dans quels blés s’était sauvé, l’un des hommes l’ayant suivi, ils sont confrontés, et les dépositions réciproquement lues, tant lui que les témoins les confirment.

Aussi Estienne Chesneau du village de la Reynerie dépose sa fille avoir été mangée près une pierrière audit lieu le premier Vendredi de la lune de Pâques, il est confronté le dit Grenier éclaircit le fait, il dit l’avoir prise dans une vigne perdue entre cinq ou six autres filles gardant les brebis, désigne la situation des lieux, les chemins, brandes, chaumes et endroits par lesquels il l’avait égorgée, traînée, et enfin mangée, sauf la teste, entrailles et pieds, ce que le père dit être véritable, voire accorde ce que Grenier avait dit lui avoir fait avaler sa robe sans la délacer ni déchirer avant être confronté aux autres témoins.

Aussi il spécifie les lieux par lesquels il avait passé allant envahir Marguerite Poirier, et entre autres le village plus voisin où il disait avoir passé entre deux piles de fagots, ce qui est avéré et trouvé véritable, tant par témoignage que vue oculaire, les confrontements parachevés, le lendemain il demande à parler au juge, dit qu’ayant songé aux exhortations qui lui avaient été faites de dire le vrai, il veut décharger sa conscience que tout ce qu’il a dit est véritable, même de Pierre du Tillaire et de son père, et que sa belle-mère a quitté son père parce qu’elle lui vit vomir des mains de petits enfants et des pieds de chien ; qu’ils ont couru ensemble, mangèrent une fille aux Grillaus, dont il y a deux ans, et depuis il ne l’a mené courir avec lui, comme aussi il a été deux ans sans courir, et n’a couru que depuis trois mois, qu’il a blessé une fille au village de la Ronce, il désigne le village, le champ où était la fille sous un prunier, les lieux où il la traîna, la maison et porte de laquelle sortit un homme avec un long bâton qui la lui fit laisser, et lequel il connaît avoir peur, du commencement, à cause de quoi il reprit la fille par la mâchoire d’en bas, la traîna près d’une fontaine tout le long d’un pré, prêt d’entrer dans de grands blés pour la manger, mais l’homme ayant repris cœur la lui fit quitter à grand regret, il monstre l’ongle du pouce de la main gauche fort longue, grosse et forte que ce Monsieur de la Forêt lui a défendu rogner, sa marque est éprouvée par un chirurgien et piquée fort avant, elle se trouve sans sentiment et sans sang.

Pendant ce temps on avait décerné lettres au juge de Coutras afin d’avoir et le père et Pierre du Tillaire, le juge de Coutras ayant déclaré vouloir leur faire le procès lui-même, le juge de la Hoche avec tous ses officiers le vont trouver, mènent Jean Grenier fils, portent la procédure, et l’ayant fait voir au dit juge de Coutras vont tous ensemble chez le père, visitent la maison, n’y trouvent rien, ni peau ni pot de graisse, vont chez le Tillaire, pareillement n’y trouvent rien, quoique le fils assurât que son père tenait le tout dans un petit coffre, dans lequel n’avait rien été trouvé, et le Tillaire sur un plancher, où aussi il n’y avait rien.

Le père et le Tillaire sont tous deux envoyés ès prisons de Coutras pendant que les juges et officiers avec ledit fils vont visiter la maison de la belle-mère laquelle étant allée assez loin à un marché il n’est rien trouvé en sa maison, la visite faite les juges confrontent le fils au père, le père dit que c’est un enfant de quatorze ans idiot et hébété, lequel servait de risée à tous, même en ce que l’on lui faisait dire qu’il avait connu toutes les femmes que l’on lui pouvait montrer, et que l’occasion pourquoi il l’avait quitté était qu’il l’avait fouetté pour avoir fait bouillir du lard le premier Vendredi de Carême, et en avoir fait manger à son petit frère, ce que le fils avait pareillement dit par sa première audition, le Tillaire donne aussi pareils objets d’hébétement, ils sont confrontés, le fils en ce qui le concerne persiste toujours, et assure ce qu’il avait dit par ses confessions quelques exhortations qu’on lui fasse, et tout autant de fois que l’on l’interroge, tout autant de fois le confirme, mais il varie et se dédit lors qu’il est question de son père et du Tillaire, et est reconnu s’extravaguer, et ne rien dire de certain pour leur regard, et le père interrogé sur le délaissement de sa femme, nie s’être quittés, mais sa femme être contrainte se tenir ailleurs pour la conservation de sa maison, et bien qu’on lui veut usurper, dont elle en a procès, ce que la femme étant ouïe confirme de mot en mot il est ordonné que le Procureur d’Office informera de la vie et mœurs du père et du Tillaire, ce qui est fait, et par commune voix sont trouvés gens de bien.

Le juge de la Roche ramène le fils, et désire s’informer davantage et le lendemain ordonne que le fils lui ira montrer à l’œil les lieux par lui décrits ; à ces fins outre les officiers, il assemble des gentilshommes et domestiques du sieur de la Roche, et des habitants du pays, Jean Grenier fils mené premièrement au village de la Ronce, montre le chemin, la situation du village, la terre et le prunier sous lequel il avait saisi la fille, la fontaine près laquelle il l’avait traînée, la porte de laquelle l’homme sortit avec un bâton, que voyant qu’il s’arrêtait et avait peur il l’avait reprise et traînée par le pré qu’il montre, et jusque aux blés où il va, et y étant les habitants du village se rangent à eux, soudain il reconnaît entre eux celui qui lui avait fait laisser, le saisit par le poing, et dit, voici celui qui sortit après moi avec le bâton, cet homme est ouï particulièrement, il confirme tout ce qui avait été dit par Grenier fils, même de la peur, et avec les autres habitants montrent les mêmes endroits que ledit Grenier avait montré, l’on commande au père et habitants mener la fille en compagnie de cinq ou six autres de même stature et parure ce qui est fait, soudain, il la saisit entre toutes, montre l’endroit où il l’avait blessée : la fille est ouïe, puis dépose de même chose et montre les mêmes endroits que ledit Grenier avait indiqué.

De là il les mène au village de Paulel, il montre par où il passa entre les piles de fagots, il montre une grande pièce de bois et brandes appelée de Toutifaut, où il y avait une pièce de pacage en laquelle et sous un chêne il avait attaqué Marguerite Poirier, laquelle lui ayant donné un coup de bâton, il montre où il recula, la route qu’elle prit pour s’enfuir avec son bétail ; Marguerite Poirier est mandée, elle désigne les mêmes endroits et mêmes circonstances.

Ce fait, il se met devant, conduit toute la troupe au village de la Reynerie, et trouvant deux chemins, il désigne où ils vont, prend celui de la Reynerie, montre le village, la situation, les terres adjacentes, un clos de vignes perdues entourées de haies et fossés, dit avoir vu une bête en ce lieu, qui avait pris une fille et icelle mangée près les pierrières ; et exhorté de ne déguiser rien et de dire le vrai, il dit qu’étant au haut du clos (et monstre le lieu) où Monsieur de la Forêt s’apparut à lui, lui donna sa peau, soudain transformé il entre par un pas qu’il montre, vient saisir entre cinq ou six filles la plus petite qui gardait les brebis, montre le lieu et endroit où elle était, sort par un autre pas qu’il monstre aussi, conduit par un petit sentier de là à une pierrière, puis descend un vallon, passe dans des brandes entre deux cerisiers, et montre le bout d’une nauve ou pierrière où il la mangea près d’un vieux chêne.

Le père de la fille Estienne Chesneau et sa sœur Jeanne Chesneau sont mandés, la sœur, tante de la fille va montrer aux juges, officiers et assistants le même clos, entrée, issue, lieu où la fille avait été saisie, les lieux par lesquels elle avait suivi la malebeste, criant toujours après, étant fort près avec ses deux filles, deux autres nièces, lors que la plus petite fut saisie, le père et deux voisins viennent qui disent le même, et qu’eux étant au travail aux vignes, et ayant accouru au cri de la tante, ils auraient suivi les mêmes lieux à la trace du sang, et trouvé seulement la tête entrailles et pieds. Etant tous là et regardant ledit lieu, les filles du village y seraient survenues, et entre autres celle qui était assise près ladite fille mangée lors que ladite malebeste la prit, soudain Jean Grenier fils la saisit, et dit-elle était assise contre celle-ci lors que je la pris, ce que cette fille et la tante assurent être véritable.

Et finalement il est conduit au village de Puy Arnault, où le père et l’oncle lui avaient fait laisser le petit enfant la veille de la Pentecôte, il monstre l’aspect de la maison où on lui avait donné l’aumône le chemin où son Monsieur se montra à lui, l’endroit où étaient les enfants, le pas par où il entra dans le champ, auquel s’étant trompé il se reprend, et le va montrer à vingt pas de là, il monstre la vigne et l’endroit d’icelle, par lequel le père et l’oncle étaient venus au secours, où il l’avait laissé, dans quels blés il s’était sauvé, le père et l’oncle sont mandés quérir, ils montrent les mêmes endroits, l’on fait venir l’enfant, il désigne les deux endroits où il l’avait blessé, ce qui est trouvé véritable.

Il est ramené, et derechef ouï, il confirme toute sa déposition et confession, et que la raison pourquoi il ne l’a osé maintenir à son père ni au Tillaire, était la crainte d’être par eux battu, il ajoute que toutefois et quantes qu’il a couru, Monsieur de la Forêt s’apparaissait à lui et soudain qu’il disparaissait, aussi il reprenait sa forme et n’était changé que lui étant présent.

Le juge le condamna à être pendu et étranglé, puis son corps brûlé et mis en cendres en la place de la Roche Charles, dont il appelle, et mené en sa cause d’appel, l’on passe par Coutras, qui est cause que le luge du lieu voyant qu’il avait depuis persisté, et dit n’avoir osé maintenir sa déposition de crainte, mais qu’il la maintiendra, il est derechef confronté au père et au Tillaire, il leur maintient constamment, voire va montrer un ruisseau près la maison du père, dans lequel il disait le père avoir jeté son vomissement.

La Cour l’ayant ouï par sa bouche en ses causes d’appel, et après avoir fait éprouver sa marque en la face d’icelle, et trouvée telle qu’était par le procès, et le trouvant ferme et constant en ce qui le concernait, mais variant en ce qui concernait le père et Tillaire, ordonne qu’avant faire droit de l’appel, le père et Tillaire seraient menés, & la procédure du luge de Coutras portée, avant laquelle signification d’arrêt le juge de Coutras avait donné sa sentence, par laquelle il avait condamne ledit père et Tillaire à être appliqués à la question et torture, pour savoir la vérité par leur bouche, dont ils avaient appelés, et furent conduits en la Cour sur leur appel, et après les avoir ouïs en la chambre, et confrontés réciproquement les uns aux autres et le fils ores leur ayant maintenu, ores dit qu’ils ne cherchaient des filles que pour en jouir et non les manger, mais pour son regard ayant persisté d’avoir mangé des filles.

La Cour avant de procéder au jugement du procès ordonna que ledit Jean Grenier fils serait visité par deux médecins de la présente ville, afin que l’état de sa personne fût connu, ce qui fut fait, et par leur rapport ils demeurent d’accord de deux choses, savoir que l’on peut être malade d’une maladie appelée lycanthropie, et que cet enfant n’en était point malade, mais ils étaient en différent de deux autres, car l’un soutenait que tout le contenu au procès n’était que fables, quales ante focum vetula cantat anus et que sa marque n’était qu’une blanchissure de cuir advenue par quelque buette de feu sautée en cette partie, laquelle néanmoins était pleine de vie et de sentiment, l’autre au contraire soutenait cela faisable, et que cet enfant le confessant en donnait d’évidentes preuves : il avait commis ces excès par le ministère du mauvais esprit, duquel il portait la marque, sans sens ne sentiment en cette partie, tellement que l’on pouvait dire comme ce vieillard dans le Formion de Terence, lequel ayant consulté trois avocats sur la dissolution du mariage de son fils et laissé par eux incertain, dit :

« Fecisti probe, incertior multo sum quam dudum : ut in consultatione. Demiphonis ex tribus jurisconsultis unus negat, alter adfirmat, tertius cunctatur. & in ff. l.&nbs;pediculis, par.&nbs;I, de auro et argento. Gallus deberi emblemata ait, Labeo negat, Tubero in facto, atque adeo in incerto rem esse positam ait. »

Et semble que à qui s’en voudra résoudre ne manqueront point et autorités exemples et raisons pour en tirer une résolution, et se trouvera que le malin illudant les hommes en plusieurs façons change leur naturel et forme par opinion fantastique afin de leur faire commettre plusieurs excès, meurtres et maléfices, trompant et troublant non seulement l’entendement aux uns, mais mêmes les yeux ensemble à ceux qui les voient leur faisant croire qu’ils sont ce qu’ils ne sont pas, aux autres rendant le corps entièrement stupide, et sans sentiment pour faire croire à l’âme ce que bon lui semble, et lui représentant ce qu’il veut qu’ils croient, mêmes fait plusieurs choses lesquelles il leur imprime et fait croire qu’ils ont fait ce qu’eux assurant se trouvent avoir été véritablement faites, qui a fait que plusieurs anciens et modernes naturalistes et théologiens ont tenu telles transmutations véritables.

La Cour a mis les appellations et ce dont a été appelé au néant, et pour les cas résultants du procès, condamne ledit Jean Grenier fils à servir l’un des couvents des mendiants de la présente ville tant qu’il vivra, lui faisant inhibitions et défenses de s’en départir, sur peine d’être pendu et étranglé, sans figure de procès, où il en sera trouvé hors, et en ce qui concerne le père et Pierre du Tillaire, qu’il sera contre eux plus amplement enquis au mois, et cependant que les prisons leur seront ouvertes à la charge de se représenter lors que par la Cour sera ordonné, et Jean fils condamné aux dépens tant de la conduite du procès, envers le Procureur de la Roche la taxe réservée. Jugé au rapport de Monsieur de Blanc orné de vertu et science civile, sur la fin d’août 1603 et prononcé en robes rouges à Bordeaux par Monsieur Dassis, le dernier jour du Parlement 6 septembre audit an. Cet arrêt est fondé sur ces lois : nullus aruspex, & l. 1 eorum, & l. 5 nemo, & l. 6. multi. Codex Justin. l. IX, t. 18, const. 3.

Sorciers, magiciens, et ceux qui ont communication avec le Diable sont pendus et après brûlés en France, même quelques-uns des juges opinèrent à la mort en ce jugement. Toutefois Monsieur le Président Nesmond remontra que ce jeune garçon était idiot, qu’il ne savait sa créance, même qu’il ne savait point combien de jours il y avait en la semaine, et partant apparaissait que le malin esprit s’était servi de cet esprit triste, mélancolique et hébété comme d’un instrument pour exercer sa malice contre le genre humain, lequel avis fut suivi étant juste et équitable ; il en y a qui ont fait des livres entiers sur ce sujet, comme Del Rio, Dolier, Bodin et autres savants personnages : les curieux les pourront voir, mon dessein n’est que rapporter les arrêts sur les lois formelles.

Le célèbre érudit Pierre Saintyves examina le cas de ce Jean Grenier en 1930, et affirme que les loups-garous qui ont été l’objet de poursuites judiciaires sont assez nombreux ; mais il y en a fort peu qui aient fait des aveux, et Jean Grenier est peut-être le seul dont les aveux furent confirmés par d’autres témoignages. Son cas mérite d’autant plus d’attirer l’attention que l’on peut en tirer des enseignements d’un vif intérêt.

Le crédule De Lancre lui a consacré deux longs chapitres qui constituent une sorte de commentaire historique, philosophique, théologique et médical de l’arrêt de Bordeaux. Il a visité notre loup-garou peu avant sa mort, survenue en novembre 1610. Le pauvre idiot était resté convaincu de ses exploits, détestait son père d’une haine mortelle, et cependant, nous dit-on, fit une fin très chrétienne (Tableau de l’Inconstance des mauvais anges, 1613).

Comme les grands théologiens, pour des raisons métaphysiques, n’admettent pas que l’homme puisse se transformer en loup, De Lancre ne pense pas que Jean Grenier ait subi une réelle métamorphose, mais ne doute pas que le démon lui ait donné, à ses propres yeux et aux yeux des témoins de ses crimes, l’apparence d’un loup. Le diable pouvait le faire soit en revêtant son suppôt d’une peau de loup habilement cousue, soit en condensant l’air atmosphérique en une sorte de vêtement ayant l’aspect d’un loup, soit enfin en accomplissant lui-même, sous forme de loup, les crimes de son disciple. Celui-ci, plongé dans un sommeil léthargique, croyait opérer ce que son maître exécutait.

Il explique ainsi parfaitement la concordance de certains témoignages accusateurs avec les aveux du coupable ; mais pour le savant qui considère la lycanthropie comme une maladie des idées, il y a là une difficulté à laquelle on s’est généralement dispensé de répondre. Le professeur G. Dumas ne voit, dans cette rencontre des témoins et de l’accusé que des apparences de confirmation (Les Loups-Garous, dans la Revue du Mois du 10 avril 1907). Sans doute, mais on aimerait à se rendre compte de la façon dont cet accord a pu se réaliser, car il porte sur des points de détail assez nombreux. Saintyves ne doute pas qu’il faille admettre l’explication proposée par le Dr Calmeil, qui avance ce qui suit dans De la folie :

« L’histoire racontée par cet imbécile, dit-il, est calquée sur celle du lycanthrope d’Angers et de beaucoup d’autres loups-garous. Je ne crois pas m’éloigner de la vérité en supposant que cet enfant avait eu de bonne heure la tête remplie des plus grossières peintures, qu’il avait cent fois entendu dire que certains hommes viennent à bout grâce à l’assistance du diable, de se transformer en loups qu’une fois qu’ils sont changés en bêtes, ils n’ont rien tant à cœur que de sucer le sang de leurs voisins et des animaux domestiques qu’enfin il avait fini, en devenant halluciné et tout à fait déraisonnable, par se figurer qu’il était tombé lui-même dans tous les excès que l’on reproche aux véritables lycanthropes.

« Je n’oublie point que des enfants avaient péri misérablement depuis quelque temps dans les villages que fréquentait Jean Grenier mais loin d’inférer de là que Grenier avait porté la main sur ces enfants, j’en conclus que les loups commettaient d’affreux ravages dans la contrée et que les détails de ces accidents, qui avaient dû souvent retentir à ses oreilles, avaient pu contribuer à faire naître dans son esprit l’idée qu’il avait lui-même dévoré plusieurs personnes. Il est tout simple, aussi, qu’il ait reconnu aux débats les hommes qui avaient cherché à mettre les loups en fuite, au moment où ces animaux avaient porté la désolation dans les hameaux tous les villageois se connaissent dans les campagnes et Grenier avait bien certainement entendu citer les noms des individus qui s’étaient efforcés de ravir leur proie aux loups ».

Cette opinion, qui a pour elle la plus grande vraisemblance et satisfait à tous les éléments du problème, met bien en lumière le rôle de la suggestion collective sur un enfant débile idiot et vaniteux. Cette sorte de suggestion, qui tient une place considérable dans la vie populaire et dans la transmission des préjugés et des erreurs les plus étranges, opère de la façon la plus variée selon la qualité des esprits qui la subissent. Les mieux doués s’en dégagent presque complètement, les autres l’acceptent dans des proportions très variables ; d’aucuns, tel notre idiot, y ajoutent encore leurs propres illusions.

Jean Grenier n’était pas atteint de cette mélancolie ambulatoire qui constitue la lycanthropie proprement dite ; ce fut un simple mythomane, qui fabriqua son rôle en utilisant les propos qu’il avait entendus. Il crut le premier à ses propres fables. Cette lycanthropie imaginaire n’en a pas moins fourni à l’histoire des sorciers un exemple souvent cité. Gorres admet encore qu’armé par le démon, il attaqua réellement des enfants (La Mystique Divine naturelle et diabolique). La tradition populaire et parfois scientifique doit beaucoup plus de choses qu’on ne croit à la mythomanie.




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