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MARSEILLE (Bouches-du-Rhône)
(Partie 1/2) (D'après un article paru en 1848)
Marseille, une cité qui a été fondée avant Rome elle-même ; qui a mêlé le sang grec au sang des Ligures, premiers habitants des rivages de la Provence ; qui a porté aux limites du monde antique l'activité et la gloire du génie industrieux des Phocéens ; qui a nourri une république assez forte pour disputer à Cartharge l'empire de la Méditerranée, et assez sage pour être un modèle envié des Romains eux-mêmes ; qui a été renouvelée ensuite par l'occupation des Romains ; qui a abrité leur marine dans ses ports, leurs soldats dans sa citadelle, leurs patriciens dans ses campagnes ; qui, au milieu de l'invasion des Barbares, a maintenu les derniers rapports de la Gaule avec le commerce de l'Orient, avec l'empire de Constantinople ; qui, sous les Mérovingiens, a été l'unique port que les Francs ont entretenu et se sont partagé sur la Méditerranée ; qui, dans les crises d'où la dynastie carlovingienne est sortie et où elle s'est engloutie de nouveau, a été le but presque continuel des attaques des Sarrasins ; qui vit bientôt s'élever dans le royaume de Provence le premier état démembré de l'empire de Charlemagne ; Une cité qui dès lors tour à tour donna ses rois à l'Italie et reçut ses comtes de l'Espagne ; qui, en portant les croisés au tombeau du Christ, rouvrit au négoce français le chemin du Levant ; qui avec son antique richesse retrouva le goût de son ancienne liberté, et se modela sur les formes politiques des villes italiennes pour tâcher de rivaliser avec leur fortune ; qui faillit trouver dans la Ligue l'occasion de consacrer son indépendance ; qui ne perdit alors l'autonomie qu'au moment où la France, parvenue au plus haut point de sa grandeur allait lui en communiquer tous les bienfaits ; qui, pendant les deux siècles où la France a eu la prépondérance dans l'empire puissant des Turcs, a été l'intermédiaire de toutes nos relations avec lui ; qui, lorsque cet empire est déchu, en a vu de nouveaux s'élever sur les côtes d'Afrique comme pour accroître le mouvement de ses affaires : d'une part l'Égypte érigée en royaume par un prince empressé à échanger avec nous toutes les richesses du Nil, de l'autre l'Algérie devenue française, et attirant, à travers la Provence, les productions et les capitaux de notre pays, en attendant qu'elle lui renvoie par le même canal les fruits d'une colonie féconde et sûre ; une cité qui a ainsi reçu le mélange de toutes les races, qui a marqué dans toutes les révolutions, qui voit chaque jour arriver dans ses fabriques, dans ses entrepôts, sur son port, toutes les créations de la nature ou de l'industrie ; une cité pareille ne peut pas laisser enfermer en quelques phrases toute son histoire et tout son commerce. PLAN DE LA VILLE
La ville basse, s'étendant au midi tout au long du grand port, et au levant ouvrant directement sur la campagne, avait conservé tout le mouvement des affaires de la terre et de la mer ; elle obéissait à un délégué du comte de Provence et s'appelait pour cette raison la ville comtale. Les deux villes étaient séparées l'une de l'autre par des murs ; le parallélogramme à peu près régulier qu'elles formaient était du reste défendu par d'épais remparts, même du côté du grand port, où des ouvertures pratiquées dans la muraille, et qui ont laissé le nom de grottes à quelques rues adjacentes, donnaient passage aux marchandises transportées du port dans les marchés intérieurs. Indépendamment de ces deux villes, une troisième ville se forma peu à peu autour de l'abbaye de Saint-Victor, qui, placée en face de l'ancienne citadelle romaine, gardait la rive méridionale du grand port. La puissante abbaye étendit son patronage sur les campagnes environnantes, sur les églises qu'on y avait bâties, sur les hameaux qui se groupaient autour de ces édifices. Parmi les principaux oratoires ainsi dispersés dans les champs, il faut nommer, après la chapelle de Notre-Dame de la Garde, qui de bonne heure fut changée en forteresse, la citadelle de Saint-Ferréol et le cimetière de Paradis, qui ont donné leurs noms aux plus beaux quartiers de la cité. Ce qui n'était que les faubourgs est devenu le séjour privilégié du commerce et de la fortune ; l'ancienne ville abbatiale est aujourd'hui la ville élégante. Elle forme sur la rive méridionale du grand port, comme un contre-poids aux deux villes antiques, qui sont placées sur la rive septentrionale. La ville qui s'élève sur les fondements grecs, et celle qu'on a bâtie sur les terres abbatiales, sont ainsi séparées par le port, mais elles se rejoignent au-dessus de lui ; là elles viennent aboutir dans une ville différente encore des deux autres et qui leur sert de lien et de couronnement commun. Celle-ci, véritable clef de voûte de la cité, a été, pour cette raison même, l'objet particulier des pensées de tous les artistes qui ont songé à ordonner, à rattacher et à retenir ensemble toutes les parties anciennes et nouvelles du plan général. Dans cette vue plusieurs projets ont été conçus. Il paraît que Vauban avait eu l'idée d'envelopper les deux premières villes par un grand canal qui aurait pris l'eau de la mer en avant de la ville grecque, et qui l'aurait rendue à la mer au delà de la ville abbatiale. Cette voie d'eau, qui, au milieu, aurait communiqué avec l'extrémité intérieure du port, et qui aurait servi à en emporter les marchandises dans toutes les directions, serait devenue l'axe commun des deux premières villes qu'il aurait entourées, et d'une troisième ville établie sur sa berge supérieure pour tout couronner. On a mis à exécution le plan de Puget (voir article sur notre site), architecte illustre autant que grand sculpteur, et qui conçut, sur la fin de ses jours, la noble ambition de renouveler la face de sa ville natale.
Marseille ressemble à une balance harmonieusement pondérée, dont le port formerait l'arbre, dont la ville grecque et la ville abbatiale formeraient les deux plateaux semblables, dont la grande ligne du Cours formerait le fléau, et dont enfin la ville supérieure serait la couronne. Mais on fait de grands travaux qui pourraient déranger ce sage équilibre si on ne veillait à leur juste distribution. Pendant l'époque de la restauration, la ville supérieure est celle qui paraissait obtenir le plus de développements ; on avait essayé d'y jeter toutes les promenades. Mais le luxe croissant toujours, et les voitures se multipliant dans la ville, on a été obligé de chercher ailleurs un espace plus étendu et plus uni où elles pussent prendre carrière. On s'est souvenu alors du plan de Vauban, et sur la ligne par laquelle il avait voulu conduire à la mer son grand canal, on a formé, sous le nom de Prado, de longues allées, faisant suite au prolongement du Cours, et enveloppant l'ancienne ville abbatiale en l'étendant. Ç'a été pour les quartiers assis sur l'emplacement de cette ville abbatiale le motif d'un accroissement très considérable. Pendant ce temps, on commençait dans l'ancienne ville grecque des constructions gigantesques destinées à en doubler aussi l'importance. Le petit port, connu des anciens sous le nom de port gaulois, et au Moyen Age sous celui de port épiscopal, avait peu à peu disparu par le double effet des envahissements de la mer qui en a emporté les rives, et de l'incurie des hommes qui, n'ayant plus à s'en servir, en avaient laissé combler le bassin. Le grand port, partagé au Moyen Age entre la ville comtale et la ville abbatiale qui en gardaient les deux rivages, ne suffisant plus pour contenir tous les navires qui s'y rendent de tous les points du monde, le gouvernement a songé à rétablir par de vastes digues l'enceinte détruite du port secondaire que le peuple appelle le port de la Joliette. Ce port, qui communiquera au port principal par un canal placé en avant même de la ville grecque, amènera au pied de la ville primitive un immense mouvement de charrois, de marchandises et de négociations ; il y développera nécessairement des quartiers nouveaux qui rappelleront la vie de la cité là même ou elle a commencé. La ville grecque est à la fois l'atelier, le chantier et l'entrepôt de la cité ; c'est là que le peuple travaille et fourmille. La ville abbatiale est la bourse et le bazar ; c'est là que les négociants traitent les affaires du monde et en exposent les produits dans des magasins spacieux et élégants. La troisième ville est destinée à devenir comme le forum des deux autres ; là il faut jeter les établissements qui doivent donner aux contemporains et transmettre à la postérité une image imposante et durable de la civilisation, de l'intelligence et du luxe de cette belle cité. Déjà on y fait aboutir deux immenses lignes de constructions qui marqueront à jamais la puissance et le génie audacieux de notre âge. D'une part, le chemin de fer y versera, par un débarcadère digne sans doute du faste des Marseillais, les populations qui de toutes les parties de la France et de l'Occident viendront chercher leur port, leurs comptoirs ou leurs plaisirs. De l'autre, le canal que Marseille a fait construire à grands frais, qui va chercher les eaux de la Durance, qui les amène à travers un immense espace marqué par des monuments admirables, pourra les épancher dans un de ces bassins dont Rome offre tant d'exemples et qui font écumer tout un fleuve aux yeux ravis de la multitude. On verra figurer au centre même du forum de la ville la cathédrale qui, délabrée aujourd'hui et enveloppée sur le bord de la mer par le tumulte du port nouveau, va être reconstruite dans un emplacement choisi. Non loin du temple de la religion, on en élèvera un au savoir. Un hôtel sera bâti pour recevoir la Faculté des sciences. L'ABBAYE DE SAINT-VICTOR
Il eut un succès qui tient au prodige. Sur les rochers, sous les bois de pins où il se faisait entendre, les populations accouraient autour de lui pour se soumettre à sa direction. Il fonda pour ses innombrables disciples deux monastères. Le premier, consacré aux hommes, fut assis sur les grottes où quelques amis de saint Victor avaient recueilli ses restes au siècle précédent ; il s'éleva ainsi en 410, hors de la ville, au delà du port, au penchant des coteaux qui garantissaient ce bassin des vents du midi. Le second, destiné aux femmes, et placé sous l'invocation de saint Sauveur, occupa, à une époque qu'il est plus difficile de fixer, en face du premier, au dedans de la ville sur la rive septentrionale du port, une partie de la forteresse délaissée par les soldats romains, antiques ruines dont une autre partie voisine servit de résidence du vivant de Charlemagne, à l'évêque Babon et a retenu son nom. On trouve encore sous terre, en cherchant bien dans ce quartier, de vastes salles et de grands corridors de construction romaine, qu'on appelle les caves de Saint-Sauveur, qui appartenaient sans aucun doute au couvent, et avant lui à la forteresse, débris unique et trop peu connu à Marseille même de l'ancienne cité. L'abbaye de Saint-Victor a eu une très grande célébrité dans le Moyen Age. Comme l'abbaye de Lérins, comme l'église d'Arles et l'église de Lyon, elle tint longtemps aux traditions orientales et demeura sinon hostile au moins étrangère au mouvement de l'Église de Rome. Aussi n'obtint-elle qu'assez tard les immunités que Rome et les princes soumis à ses lois accordaient volontiers aux autres couvents. L'abbaye de femmes que Cassien avait fondée reçut, par exemple, l'immunité dès 596, de la main même du pape saint Grégoire le Grand, qui l'exempta alors de la juridiction temporelle de l'évêque. Ce fut seulement deux siècles après, en 790, que Charlemagne exempta le monastère de Saint-Victor de la juridiction des juges ordinaires. La protection accordée par ce monastère aux vaisseaux qui venaient s'abriter aux pieds de ses murailles, a considérablement contribué à entretenir la vie du port dont il partageait les revenus avec les magistrats de la ville basse. On s'accorde à croire que vers la fin du neuvième siècle, sous le règne des petits-fils de Charlemagne, les Sarrasins, ayant envahi de nouveau, la Provence, détruisirent les fondations religieuses que Cassien avait instituées hors de la ville de Marseille. On pense que c'est alors, vers 870, qu'après le martyre de sainte Eusébie, les femmes cassianites furent transportées dans l'intérieur de la ville, dans quelques salles désertes de l'ancienne forteresse qui prirent à cette époque le nom de monastère de Saint-Sauveur. L'abbaye de Saint-Victor tarda plus longtemps de se relever. Ce n'est que cent ans après, à la fin du dixième siècle, vers 965, que le premier des vicomtes de Marseille, Guillaume Ier secondé par son frère Honoré II, évêque de la ville, entreprit de rétablir l'illustre monastère. On pense toutefois que la consécration n'en fut faite qu'en 1040 par le pape Benoît IX.
On a, dans les temps modernes, singulièrement remanié ce vieil édifice vaste et défendu comme une citadelle ; notre époque en a fait un monceau de ruines, au milieu desquelles elle n'a guère laissé subsister que l'ancienne église.Cette église, dont le plan ressemble beaucoup à tous ceux qu'on faisait au onzième siècle, n'est vraiment remarquable que par ses souterrains, qui datent évidemment de la fondation même de l'abbaye, c'est-à-dire du commencement du cinquième siècle. L'art romain lui-même y paraît dans sa force et dans sa puissance : c'est une église inférieure qui, pour la beauté mâle de ses proportions et pour l'énergie de l'appareil, rappelle les plus vigoureux monuments des Latins. Par malheur, lorsqu'on a refait l'église supérieure, comme on était incapable d'en mesurer les parties sur les arcs immenses du souterrain, on a été obligé de couper ceux-ci par des murailles destinées à servir d'appui aux piliers des nefs étroites construites au-dessus de ces belles voûtes. Ainsi on a gâté la crypte, parce qu'on ne savait élever sur elle qu'un monument médiocre. L'oeuvre romaine sait montrer encore toute sa grandeur à qui sait la regarder. Au pied du monastère, dans un emplacement occupé autrefois par son cimetière, on a creusé un bassin de carénage, et qui est déjà trop petit pour suffire au radoubage des navires du port. Tous les bruits, tout le mouvement de l'industrie moderne, se mêlent ainsi, dans cet endroit, de la manière la plus pittoresque, aux souvenirs qui planent sur les créneaux silencieux de la vieille abbaye. |
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