LA FRANCE PITTORESQUE
Faire un cuir
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Publié le samedi 26 avril 2014, par LA RÉDACTION
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Écorcher la langue française comme on écorche la peau des animaux pour en faire du cuir
 

Vers 1830, le linguiste Pierre-Marie Quitard écrivait dans le Journal grammatical que sous le règne de Louis XIV, vivait un personnage célèbre dans les rues de Paris, Philibert le Savoyard, dont d’Assoucy a tracé le portrait burlesque dans la relation de son voyage de Châlons-sur-Saône à Lyon, et dont Boileau a fait mention dans les vers suivants de sa neuvième épître :

Le bel honneur pour vous, en voyant vos ouvrages
Occuper les loisirs des laquais et des pages,
Et souvent, dans un coin renvoyés à l’écart,
Servir de second tome aux airs du Savoyard !

Cet homme, aveugle comme Homère et se croyant poète comme lui, poursuit Quitard, gagnait sa vie à composer des rapsodies rimées et à les chanter sur le Pont-Neuf, son Parnasse ordinaire, près du cheval de bronze qu’il nommait son Pégase. On raconte que, pour mieux faire admirer le volume extraordinaire de sa voix, il se plaisait à la marier au carillon de la Samaritaine dont elle formait le dessus.

Alors il entonnait de toute la force de ses poumons les pataqui, pataquiès du savetier, pot-pourri remarquable par ce vice d’élocution qui consiste à mettre des s et des t finals à la place l’un de l’autre ou sans nécessité. Et c’est, dit-on, d’une allusion à cette chanson grivoise, où le mot cuir était souvent répété, qu’est venue la locution populaire faire un cuir, laquelle s’emploie pour désigner une liaison de mots irrégulière et mal sonnante, à peu près dans le même sens qu’on dit, parler comme un savetier, comme un faiseur de savates.

En 1842, Quitard avançait une autre explication quant à l’origine de l’expression qui nous occupe, affirmant alors qu’il lui paraît plus naturel et plus exact de penser que l’expression Faire un cuir a été imaginée comme variante de l’expression Écorcher la langue, en raison de l’analogie que présentent écorcher et faire un cuir.

On dit aussi : Faire un velours, par allusion à Faire un cuir ; mais les puristes ne confondent pas ces deux façons de parler. Il y a cette différence entre le cuir et le velours y que le premier marque une liaison rude, et le second une liaison douce. Il va-t-à Paris est un cuir ; Il va-z-à Paris est un velours.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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