LA FRANCE PITTORESQUE
Il n’y a point de belles prisons
ni de laides amours
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Publié le vendredi 9 décembre 2016, par LA RÉDACTION
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Ce qu’on n’aime pas ne paraît jamais beau, et ce qu’on aime ne paraît jamais laid
 

Tel est le sens exact de cette phrase composée de deux proverbes qui s’emploient quelquefois séparément. Le premier peut se passer d’explication, car personne n’a besoin qu’on lui apprenne pourquoi une prison ne saurait être un lieu de plaisance.

Mais le second exige un commentaire qui mette en évidence la raison secrète pour laquelle l’objet qu’on aime est toujours beau, comme dit un autre proverbe. Cette raison se trouve dans la réflexion suivante de Bossuet : « Tout cœur passionné embellit dans son imagination l’objet de sa passion ; il lui donne un éclat que la nature ne lui donne pas, et il est ébloui de ce faux éclat. La lumière du soleil, qui est la vraie joie des yeux, ne lui paraît pas aussi belle. »

Les Latins disaient : Feminam natura pulchram haud reddit, sed affectio. « Ce n’est pas la nature qui rend la femme belle, c’est l’amour. » Ce que Théophile Gautier a complété par ce joli vers : Car sa beauté pour nous c’est notre amour pour elle. Ils disaient encore d’une manière fort originale : Quisquis amat ranam, ranam putat esse Dianam. « Quiconque aime une grenouille prend cette grenouille pour Diane. » La Diane dont il s’agit ici est Diane Limnatis, déesse des marais et des étangs. Cette remarque n’est pas inutile pour faire sentir l’analogie d’un tel rapprochement.

Les habitants de l’île de Chypre avaient érigé des autels à Vénus barbue. Les Romains adoraient Vénus louche, fait attesté par Ovide dans le second livre de l’Art d’aimer, et par Pétrone dans le Festin de Trimalcion. Ils employaient même proverbialement l’hémistiche d’Ovide : Si paeta, est Veneri similis. « Si elle est louche, elle est semblable à Vénus », en parlant d’une belle qui avait le rayon du regard un peu faussé.

Horace nous apprend qu’un certain Balbinus trouvait une grâce particulière dans le polype qu’Agna, sa maîtresse, avait au nez, et il observe que tous les amants ressemblent à Balbinus (satire III, liv. I). Il n’en est aucun, en effet, qui n’aime jusqu’aux taches et aux verrues de sa belle.

Cette bizarrerie des goûts en amour est figurée dans le dessin de Grandville ci-dessus, d’une manière digne de Callot. Rien de plus cocasse et de plus désopilant que la mise en scène de ce laid et de cette laide qui se livrent aux transports d’une admiration et d’une ardeur mutuelles, en collant leurs museaux l’un à l’autre par des baisers gloutons et gluants. Il est difficile de se défendre d’un fou rire à l’aspect des deux grotesques.

Cependant l’hilarité qu’ils excitent a un certain contrepoids dans l’effet produit par l’illusion passionnée que l’habile artiste a si bien exprimée sur tous leurs traits, et l’on convient, après tout, quoi que puisse dire La Tante Aurore, que leurs baisers pleins de sève n’ont pas moins de douceurs pour eux que les baisers lentement savourés, molto saporiti, qu’échangent, en leurs jeux innocents, les bergers et les bergères du Pastor-fido et de l’Aminte, ou que les baisers dont parle Horace (liv. I. od. 13) : Oscula quae Venus / Quinta parte sui nectaris imbuit. « Baisers que Vénus assaisonne de la cinquième partie de son nectar. »

La raison de ces vers n’a pas été bien éclaircie par les commentateurs. Jean Bond cite une glose des anciens scoliastes, d’après laquelle le poète aurait voulu rappeler une opinion qui divisait l’amour en cinq parties, dont la première était la vue et la cinquième était la jouissance.

Le meilleur développement du proverbe Il n’y a point de laides amours, est dans les vers suivants, tirés de la traduction libre que Molière avait faite de Lucrèce, et placés dans la cinquième scène du second acte du Misanthrope :

... L’on voit les amants vanter toujours leur choix.
Jamais leur passion n’y voit rien de blâmable,
Et dans l’objet aimé tout leur paraît aimable ;
Ils comptent les défauts pour des perfections,
Et savent y donner de favorables noms.
La pâle est au jasmin en blancheur comparable ;
La noire à faire peur, une brune adorable ;
La maigre a de la taille et de la liberté ;
La grasse est dans son port pleine de majesté ;
La malpropre, sur soi de peu d’attraits chargée,
Est mise sous le nom de beauté négligée ;
La géante paraît une déesse aux yeux ;
La naine, un abrégé des merveilles des cieux ;
L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne ;
La fourbe a de l’esprit ; la sotte est toute bonne ;
La trop grande parleuse est d’agréable humeur,
Et la muette garde une honnête pudeur.
C’est ainsi qu’un amant dont l’ardeur est extrême
Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime.

Tout ce qui a été dit dans l’article qu’on vient de lire peut être très bien résumé par ce vers roman, passé en proverbe chez les Provençaux et chez les Italiens : Non es bel so qu’es bel, mas es bel so qu’agrada. « N’est pas beau ce qui est beau, mais est beau ce qui agrée. »

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