LA FRANCE PITTORESQUE
Automobiles prohibées en ville
et vitesse non limitée à la campagne ?
(Extrait de « Revue illustrée », paru en 1901)
Publié le samedi 10 mars 2018, par LA RÉDACTION
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En 1901, à la lueur d’un nombre croissant d’accidents impliquant automobiles et piétons, Emile Bergerat, chroniqueur de la Revue illustrée, s’il condamne avec humour l’usage des voitures au sein des villes, aspire à en laisser toute la frénésie s’exprimer sans limite à la campagne...
 

Nous vivons en un temps où il n’est prudent de faire ses courses ni à pied, ni à cheval, ni en voiture, et je sais des gens qui, le tableau comparatif des accidents en mains, réclament un chemin de fer, au moins, pour aller de la Madeleine à la Bastille, écrit notre journaliste en juillet 1901. L’idée du Métropolitain est née des trop justes plaintes d’une population épouvantée pour qui les rues de sa cité ne sont plus que des sentes d’un abattoir d’hommes. Si l’on circule encore, à Paris, en sûreté, c’est sous terre, et il y faut des catacombes, comme pour les premiers chrétiens.

Il ne faut pas nous dissimuler que le massacre des piétons surtout parait être le problème dont la chimie et la physique, sciences exactes, se disputent la solution. Entre l’électricité d’un tramway, le pétrole d’un automobile, la vapeur d’un tricycle et l’air comprimé des pneus, si vous laissez encore la place d’un omnibus ordinaire, d’un camion de gare et de quelques fiacres emportés, vous pouvez attendre six bonnes heures d’horloge pour passer d’un trottoir à l’autre, avec escale de deux autres heures sur un refuge, et cela dans les artères les plus larges. Le bâtonnet blanc des sergots ne joue, dans l’avalanche de chars trucidants, de laminoirs à roues et d’écrasoirs que le rôle de la verge de Moïse dans la mer Rouge : pour vingt Hébreux qui s’en tirent, le double d’Egyptiens y reste.

Si l’on me demandait quel est le brave des braves de ce monde, celui qui fait la pige de témérité à Horatius Coclès, à Bayard, à Crillon, à d’Assas, à Ney et à Murat, à tous les héros enfin du courage physique et du fatalisme, je répondrais sans hésiter : c’est un myope qui sort de chez lui en 1901. Le myope qui sort de chez lui en 1901 n’est comparable peut-être, et encore, qu’au ci-devant qui sortait de la prison de l’Abbaye en septembre 1792. Il sait que son affaire est claire, et qu’il se jette, dès le seuil, dans une marmelade sanglante, au hasard des systèmes de trituration que le mot locomotion résume. S’il n’est pas haché, il sera ébranché, et s’il n’est pas baratté comme beurre, il sera aplati comme crêpe.

Cependant, s’il m’est permis d’élever la voix pour plaider les droits du terre à terre, du vil et doux terre à terre, je me risquerai à prétendre que ni le vélo, ni l’auto ne sont des « voiturements » propres aux villes, telles qu’elles sont faites du moins, et qu’ils devraient y être, ni plus ni moins, interdits. Non seulement je ne vois aucun intérêt à ces avantages de rapidité, un peu stupide, qui les singularise, mais encore je me refuse a reconnaître ces avantages si la rue moderne, par sa disposition même, s’oppose * matériellement à ce qu’on en jouisse. La rue moderne, dans les villes, s’y oppose, chaussée et trottoirs.

L’auto qui manque de frénésie et ne dévore pas cent mille kilomètres à la minute est un véhicule bête à voir et triste à conduire. Je vous défie de ne pas rire quand il suit piteusement une file de fiacres, modérant son train sous l’œil du gardien de la paix, et subissant l’arrêt des embarras de voilures, derrière un chariot de pierres de taille et un petit haquet de fleuriste ambulante. L’auto au pas, dans Paris, c’est le cheval de course dans un manège. On a envie de lui crier : « Qu’est-ce que tu fais là, grand serin ? Veux-lu bien te sauver à la campagne ! »

Les plus belles inventions de la science n’ont leur valeur que la où elles s’appliquent, et l’automobile est pour les grandes routes. Il lui faut sa folie de vitesse, son nuage de poussière et son aspect diabolique de force mécanique sans obstacles. Je ne le comprends qu’ainsi, déréglé et furibard, en plein air, et cornant de la trompe comme Roland à Roncevaux. Son vertige est sa raison d’être, et il est le meuble d’un ruban de route à perte de vue.

Mais en ville, non. En ville, il ne répond à rien ; il a l’air d’un sapin dételé ; il est piteux. Ou bien alors, nargue à Lépine, et qu’il nous écrabouille !

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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