LA FRANCE PITTORESQUE
5 mai 1821 : mort de Napoléon
(D’après « Vie politique et militaire de Napoléon » Tome 4
(par Antoine-Vincent Arnault), paru en 1827)
Publié le samedi 4 mai 2019, par LA RÉDACTION
Imprimer cet article

Dès l’année 1818, la santé de Napoléon avait éprouvé une altération notable, quand lord Bathurst ordonna le renvoi du docteur O’Méara, le seul Anglais auquel l’illustre captif ait accordé sa confiance. Cet honnête homme s’en était montré digne en refusant de trahir celui qui le payait pour le guérir, et de faire l’espionnage sous l’habit de médecin.

Un an après le départ du docteur O’Méara, le docteur Automarchi, envoyé auprès de Napoléon par sa respectable mère, vint prendre la direction de sa santé ; mais le mal avait empiré. Les soins de ce médecin, aussi zélé qu’éclairé, adoucirent les souffrances de son malade, et n’en purent détruire la cause. Le séjour de Napoléon à Sainte-Hélène était sa véritable maladie : au commencement de 1821, elle prit un caractère plus alarmant.

Napoléon dans son cabinet de travail
Napoléon dans son cabinet de travail, par Jacques-Louis David

Aux symptômes d’après lesquels on avait regardé le foie comme le siège de son mal, s’en joignirent d’autres qui prouvèrent qu’en lui l’estomac aussi était vivement attaqué. Le père de Napoléon avait été emporté par un cancer au pylore. Napoléon reconnut qu’il était atteint de la même affection, et qu’elle était incurable. « Vous amusez la douleur, et la mort la termine : je m’éteins ; mon heure est sonnée », disait-il à son médecin (16 novembre 1820).

Le 6 mars 1821 : « Que vous en semble, docteur ? N’est-ce pas une bataille perdue ? » disait-il au même médecin ; et repoussant les remèdes : « Je ne m’abuse plus : la vie m’échappe ; je le sens ; c’est pour cela que je renonce aux médicaments : je veux mourir de maladie, entendez-vous ? »

Loin de participer à l’affaiblissement de son corps, son esprit avait plus d’étendue, plus de vivacité, plus d’énergie que jamais. Dans ses conversations, qui roulaient toutes sur des matières graves, il discutait avec une égale supériorité les questions les plus ardues de la philosophie et de la politique ; et par l’exactitude avec laquelle il racontait dans leurs moindres détails les faits qui s’étaient accomplis sous son commandement, il prouvait que sa mémoire n’était pas plus altérée que ses autres facultés intellectuelles ; il se complaisait à mêler à ses récits l’éloge de ses compagnons d’armes, et il n’en parlait pas sans exaltation.

Ses réflexions prenaient quelquefois aussi une teinte de mélancolie : sa sensibilité se manifestait pour des objets qui autrefois n’eussent pas obtenu son attention. Mais à cela seulement se borna l’influence de sa santé sur son moral. Le discours qu’il prononça peu de jours avant de mourir constate que Napoléon ne fut pas un seul moment au-dessous de lui-même.

Le 15 avril, il avait fait son testament. Le 3 mai, les exécuteurs de ses dernières volontés étant réunis autour de son lit : « Je vais mourir, leur dit-il ; vous allez repasser en Europe. Je vous dois quelques conseils sur la conduite que vous aurez à tenir. Vous avez partagé mon exil : vous serez fidèles à ma mémoire : vous ne ferez rien qui puisse la blesser. J’ai sanctionné les principes : je les ai infusés dans mes lois, dans mes actes ; il n’y en a pas un seul que je n’aie consacré. Malheureusement les circonstances étaient sévères, j’ai été obligé de sévir et d’ajourner. Les revers sont venus : je n’ai pu débander l’arc, et la France a été privée des institutions que je lui destinais. Elle me juge avec indulgence ; elle me tient compte de mes intentions ; elle chérit mon nom, mes victoires. Imitez-la. Soyez fidèles aux opinions que nous avons défendues, à la gloire que nous avons acquise. Hors de là il n’y a que honte et confusion. »

France..., tête..., armée... sont les derniers mots qu’ait articulés Napoléon. Ils indiquent assez quelles pensées le dominaient encore à son dernier moment. Napoléon expira le 5 mai à six heures du soir. Il était âgé de cinquante et un ans et neuf mois. Son corps fut ouvert. On reconnut qu’il avait succombé à deux maladies : un ulcère à l’estomac et une affection au foie. La dernière était produite par le climat qui avait aggravé l’autre. Napoléon ne calomnia donc pas le gouvernement anglais, en lui léguant l’opprobre de sa mort.

Napoléon fut exposé dans une chapelle ardente. Comme dans un jour de bataille, il était revêtu de l’uniforme de la garde impériale , décoré des ordres de la Légion d’honneur et de la Couronne de Fer, botté, éperonné, armé de son épée et coiffé de ce chapeau dont la forme particulière le rappelait tout entier, et qui avait servi si longtemps de signe de ralliement aux premiers soldats du monde. Conformément à sa volonté expresse, son aumônier, l’abbé Vignali, qui lui avait administré les secours de la religion, récitait des prières à son chevet. « Je crois en Dieu, lui avait dit le mourant en prescrivant le cérémonial, je suis de la religion de mon père. N’est pas athée qui veut. »

Tombe de Napoléon à Sainte-Hélène
Tombe de Napoléon à Sainte-Hélène

Dans un codicille, écrit tout entier de sa main, on lisait : « Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé ! » Mais la politique européenne ayant décidé, dans sa prévoyance, que les cendres de ce grand homme ne sortiraient pas de l’exil où il devait mourir, on choisit pour les y déposer le lieu qu’il avait le plus affectionné. Au fond d’une petite vallée, sous des saules pleureurs, coule, à travers le gazon, une source limpide, où on allait puiser l’eau dont il buvait. « Si je meurs ici et qu’on proscrive mon cadavre comme on a proscrit ma personne, je désire, avait-il dit, qu’on m’inhume à côté de cette eau si douce et si pure. »

Ce vœu fut accompli. C’est près de ce but favori de ses promenades que fut creusée la tombe de Napoléon. Il y fut transporté avec les honneurs que les Anglais attribuent aux militaires du grade le plus élevé, entre les rangs de la garnison sous les armes et à travers toute la population de l’île. Ses ennemis comme ses amis formaient le cortège funèbre. Comme les localités ne permirent pas au char d’approcher jusqu’au lieu où le corps devait être inhumé, il y fut porté par les grenadiers du cinquante-troisième régiment, à la table desquels il avait déclaré qu’il irait demander le pain qu’on refusait au premier soldat de l’Europe. Aucun insigne ne décorait le cercueil. Vainement on y eût cherché les ornements impériaux, mais il était recouvert du manteau que le grand homme portait à Marengo. Peu de souverains ont eu droit à un pareil linceul.

Le cercueil, descendu dans la tombe, disparut aussitôt sous une énorme pierre, qu’on recouvrit d’une épaisse maçonnerie , et trois salves d’artillerie annoncèrent aux amis de l’exilé qu’ils n’avaient plus rien à espérer, et aux ennemis de l’empereur qu’ils n’avaient plus rien à craindre. Néanmoins, un poste de douze hommes fut placé près de son tombeau que deux sentinelles devaient veiller à perpétuité, comme si l’on eût craint que Napoléon ne s’échappât de cette autre prison, et ne revînt encore asservir l’Europe, et disputer à l’Angleterre le sceptre du monde.

Copyright © LA FRANCE PITTORESQUE
Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

Imprimer cet article

LA FRANCE PITTORESQUE