LA FRANCE PITTORESQUE
30 avril 1655 : mort du peintre Lesueur
()
Publié le lundi 29 avril 2013, par LA RÉDACTION
Imprimer cet article

Lesueur naquit à Paris, en 1617, d’un sculpteur obscur, et mourut dans la même ville à trente-huit ans, le premier de tous les peintres français du dix-septième siècle, si l’on en excepte Poussin et Claude le Lorrain. Comme Lebrun, Mignard et Dufresnoy, Lesueur sortit de l’école de Simon Vouet, et les laissa tous bien loin derrière lui, quoiqu’il n’ait jamais visité l’Italie. On ne remarque pas sans s’étonner que celui qu’une juste admiration place le plus près du peintre d’Urbin, jusque là qu’on l’a surnommé le Raphaël français, ait été privé précisément de l’avantage qui semblait indispensable pour obtenir l’honneur de cette glorieuse assimilation.

Il est permis sans doute d’en conclure que, sans avoir jamais passé les Alpes, on peut devenir un habile artiste ; cependant, s’il est vrai que le séjour de l’Italie ne fasse pas des peintres, il les inspire du moins ; il développe le feu sacré en ceux qui l’ont reçu, ajoute des sens à leur âme, pour ainsi parler ; leur donne enfin la perception des beautés, qu’autrement peut-être ils n’auraient jamais senties. L’exemple de Lesueur n’autorise pas à soutenir que l’Italie ne doit jamais rien ajouter au génie du peintre. Comment oublier ici que, malgré les chefs-d’œuvre des arts de toutes les nations, accumulés sous les yeux de David dans sa patrie, c’est l’Italie seule qui l’a ramené de la fausse route où il allait inévitablement frapper, à l’opposé du grand et du beau, du simple et du vrai ?

Un mariage prématuré, le défaut de protection, la médiocrité de ses ressources enchaînaient Lesueur au sol natal, et il n’eut, pour satisfaire au besoin qu’il éprouvait vivement d’enrichir sa belle et pure imagination par la méditation des ouvrages des grands maîtres et des monuments de l’antiquité, que des copies et un bien petit nombre d’originaux. Il dut toutefois de précieux secours à la généreuse amitié du Poussin qui, à Rome, prenait la peine de dessiner lui-même des croquis de modèles du meilleur style, pour les envoyer à Lesueur. Mais Lesueur, tout en sentant la nécessite d’étudier l’antique, ne négligeait pas la nature, et de cette manière il évita la sécheresse et la roideur qu’il aurait pu contracter, s’il ne lui avait souvent demandé des conseils, comme en se bornant à la copier servilement il aurait couru risque de ne point atteindre à cette pureté idéale qui forme l’un des caractères de son talent.

Tout le monde sait que Lesueur, à la sollicitation des Chartreux de Paris, a représenté, dans une suite de vingt-deux tableaux , les principaux traits de la vie de saint Bruno. Cette collection, commencée en 1645 et terminée trois ans après, est le plus connu des ouvrages de notre peintre ; et si le soin qu’ont souvent pris les graveurs de la reproduire, joint à l’importance du travail, n’a pas peu contribué à fixer sur elle l’attention publique, il faut reconnaître aussi que parmi beaucoup d’inégalités, elle offre bien assez de parties remarquablement belles, pour justifier sa popularité. Déjà Lesueur a montré, dans cette vie de saint Bruno, la grandeur et la simplicité de son style, l’art de varier les airs de têtes d’après l’état, l’âge et le caractère des personnages, de jeter les plis des draperies dans un ordre plein de noblesse et d’élégance.

La vérité des expressions, le naturel des attitudes, la correction du dessin, une heureuse alliance de la grâce et de la dignité, recommandent également cette galerie célèbre, qui a fait aux religieux de Lesueur une renommée distincte, comme celle des vierges et des enfants de Raphaël. Certainement, Diderot avait cette galerie présente à la pensée, lorsqu’il s’écriait : « Allez-vous en aux Chartreux, et vous y verrez la véritable attitude de la piété et de la componction. » Mais, Lesueur lui-même n’eût-il pas avoué qu’il avait été aidé par ses élèves, on n’en aurait pas eu moins tort d’écrire que c’est dans les tableaux du cloître des Chartreux qu’il a surtout développé son génie. N’avons-nous donc pas cette magnifique composition qui représente saint Gervais et saint Prolais, que le consul Astase veut forcer à sacrifier à Jupiter ?

N’avons-nous pas surtout la Prédication de saint Paul à Ephèse ? Voilà les productions de Lesueur qu’il faut signaler en première ligne à l’admiration, et offrir comme des preuves de toute la sublimité de son pinceau. Si ce peintre ne peut encore entrer ici en parallèle avec les grands coloristes des écoles vénitienne et flamande, on voit cependant sa couleur, sans rien perdre de son harmonie et de sa suavité habituelle, prendre plus de vigueur et d’éclat, en même temps que l’élévation de la pensée, la simplicité majestueuse des draperies, le goût, la sagesse et la grandeur de la Composition, la beauté des têtes sollicitent puissamment et retiennent long-temps enchaînés les regards du spectateur.

Parmi les travaux les plus considérables de Lesueur, nous citerons encore les peintures dont il orna le cabinet des Muses, le salon de l’Amour, et l’appartement des bains dans l’hôtel du président Lambert. Il se trouva dans cette occasion en concurrence avec Lebrun, qui ne pardonna jamais à son rival d’avoir plus de droits que lui-même au titre de premier peintre du roi. Aussi, Lesueur fut-il constamment oublié dans les grâces de Louis XIV : heureux encore, si de puissants ennemis ne s’étaient étudiés à lui causer des chagrins plus réels !

Une haine implacable le frappa même au-delà du tombeau, dans ses ouvrages ; et les Chartreux de Paris, avertis par d’infâmes tentatives qui endommagèrent les tableaux de leur cloître, furent obligés de les couvrir de volets fermant à clef, pour éviter l’accomplissement d’un sacrilège dont aucun autre exemple, peut-être, n’a souillé l’histoire des arts.

Lesueur, de mœurs douces et simples, d’un esprit enclin à la contemplation, a mis pour ainsi dire son âme dans ses œuvres, et, peu fait pour la vie des cours, succomba dans une lutte où il avait l’ambition intrigante et envieuse à combattre. Cependant il est arrivé à ce même Lebrun de laisser échapper involontairement des cris d’admiration à la vue des compositions de son rival, lorsqu’il croyait n’être écouté de personne, et même d’entendre une justice sévère et désintéressée prononcer, avec une franchise naïve, entre lui et Lesueur.

On rapporte en effet qu’un jour il prit fantaisie au nonce du pape d’aller voir les peintures de l’hôtel Lambert, et qu’après avoir visité la galerie de l’Apothéose d’Hercule, passant dans le salon où se trouvaient l’Apollon et le Phaéton de Lesueur, il s’arrêta tout-à-coup, malgré l’indifférence affectée de Lebrun qui l’accompagnait, et s’écria avec des termes qu’une singulière interrogation adressée à l’Arioste pourrait faire regarder comme très familiers aux prélats italiens : Quello è una coglioneria, mà questo hà del maestro italiano.

Certes, une pareille aventure ne devait pas affaiblir la haineuse rivalité dont Lebrun ne cessa de poursuivre l’auteur de la galerie des Chartreux : toutefois rien ne permet d’admettre les étranges soupçons qui ont attribué la mort prématurée de Lesueur à un empoisonnement, et cet empoisonnement à un peintre fameux de ses contemporains.

Copyright © LA FRANCE PITTORESQUE
Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

Imprimer cet article

LA FRANCE PITTORESQUE