LA FRANCE PITTORESQUE
29 avril 1743 : mort de l’abbé de
Saint-Pierre, exclu de l’Académie et
précurseur de la philosophie des Lumières
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Publié le dimanche 28 avril 2013, par LA RÉDACTION
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Charles-Irénée Castel, abbé de Saint-Pierre, né en 1658, gentilhomme de Normandie, n’ayant qu’une fortune médiocre, la partagea quelque temps avec les célèbres Varignon et Fontenelle. Il écrivit beaucoup sur la politique. On a défini ses ouvrages, les rêves d’un bon citoyen. Il ne cesse d’insister sur le projet d’une paix perpétuelle, et d’une espèce de parlement de l’Europe, qu’il appelle la diète européenne. Il envoya son projet au cardinal de Fleury, premier ministre, et rapporte avec bonne foi la lettre par laquelle le cardinal lui répondit : « Vous avez oublié, Monsieur, pour article préliminaire, de commencer par en voyer une troupe de missionnaires pour disposer le cœur et l’esprit des princes.

Charles-Irénée Castel, abbé de Saint-Pierre
Charles-Irénée Castel, abbé de Saint-Pierre

« Rien n’est beau que le vrai, ajoute un philosophe très éclairé. Le malheur de ces projets métaphysiques, pour le bien des peuples, c’est de supposer tous les princes équitables et modérés, c’est-à-dire de supposer à des hommes tout puissants, pleins du sentiment de leurs forces, souvent peu éclairés, et toujours assiégés par l’adulation et par le mensonge, des dispositions que la contrainte des lois et la crainte de la censure inspirent même si rarement à de simples particuliers. Quiconque, en formant des entreprises pour le bonheur de l’humanité, ne fait pas entrer dans ses calculs les passions et les vices des hommes, n’a imaginé qu’une très louable chimère. »

Libéral et indulgent, l’abbé de Saint-Pierre disait que la morale de l’homme vertueux était renfermée dans ces deux mots : Donner et pardonner. Il pratiqua cette morale toute sa vie. On lui a fait l’honneur de gâter plusieurs de ses bons mots, qui même, à ce qu’on prétend, n’étaient point des bons mots dans l’intention de cet homme sans malice. Un de ses projets est intitulé : Moyens de rendre les sermons utiles ; on en a fait cette charge ridicule et sans goût : Projet pour rendre utiles les prédicateurs et les médecins, les traiteurs et les moines, les journaux et les marrons d’Inde. Un autre avait pour titre : Projet pour rendre les ducs et pairs utiles. On l’a défiguré ainsi : Projet pour rendre utiles les ducs et pairs, et les toiles d’araignée.

Voltaire ayant été le voir quelques jours avant sa mort, et lui demandant comment il regardait ce passage ? Comme un voyage à la campagne, répondit l‘abbé de Saint-Pierre. Voltaire et d’Alembert disent qu’il fut l’inventeur du mot bienfaisance, d’autres prétendent que ce mot se trouvait dans des auteurs plus anciens ; mais c’est lui qui, par le grand usage qu’il en a fait, a rendu ce mot commun ; c’est lui qui l’a mis dans la langue ; il a créé aussi le mot gloriole, mot d’un grand usage, et la chose encore plus.

Malgré son mépris pour l’éloquence et la poésie, l’abbé de Saint-Pierre fut reçu à l’Académie française le 3 mars 1695. Il fit son discours de réception comme une chose qu’il jugeait inutile, c’est-à-dire avec négligence et dégoût. Il le communiqua cependant à Fontenelle, son ami, qui lui proposa de retrancher quelques phrases trop négligées, et d’y mettre plus de style et d’intérêt. « Je vois, lui dit l’abbé de Saint-Pierre, que mon discours vous paraît bien médiocre. Tant mieux ; il m’en ressemblera davantage » ; et il n’y changea rien. Il n’avait consacré à cet ouvrage que quatre heures de travail. « Ces sortes de discours, dit-il, ne méritent pas, pour futilité dont ils sont à l’État , qu’on y mette plus de deux heures de temps ; j’y en ai mis quatre : cela est fort honnête. »

Dans un mémoire sur l’établissement de la taille proportionnelle, il s’expliqua sur Louis XlV, avec une franchise qui démentait trop hautement les éloges que l’Académie française n’avait cessé de prodiguer à ce prince. Le cardinal de Polignac se plaignit à l’Académie, du jugement de l’abbé de Saint-Pierre, comme d’un manque de respect pour un roi bienfaiteur de ce corps. L’abbé de Saint-Pierre en fut quitte cette fois pour quelques explications et quelques excuses. Mais dans son discours sur la Polysynodie (la pluralité des conseils), il attaqua de nouveau le gouvernement de Louis XlV. Le cardinal de Polignac dénonça le nouvel ouvrage de l’abbé de Saint-Pierre, dans l’assemblée du 28 avril 1718, et demanda qu’on fît ce qu’il appelait justice de l’auteur.

L’évêque de Fréjus, depuis cardinal de Fleury, se joignit à lui dans l’assemblée du 5 mai suivant. Ils insistèrent beaucoup sur la récidive. M. de Sacy, ami de l’abbé dé Saint-Pierre, lut une lettre par laquelle l’abbé demandait à être entendu : c’est ce qu’on ne peut refuser à aucun coupable, et ce qui fut refusé au plus vertueux des hommes. Il est vrai que sa justification consistait à dire, que pensant ainsi de Louis XlV, il n’avait pas pu en conscience en parler autrement. Le cardinal de Polignac observa que si c’était une première faute, on pourrait écouter, non des justifications, mais des témoignages sincères de repentir. Il ajouta qu’admettre le coupable à s’expliquer, ce serait lui fournir l’occasion de proférer en pleine Académie de nouveaux blasphèmes contre Louis XIV.

Il n’y eut que quatre académiciens qui opinèrent pour qu’il fût entendu : ce furent de Sacy, Lamotte, Fontenelle et l’abbé Fleury. On procéda ensuite au jugement : on opina, de vive voix, sur la nature de la punition à infliger au coupable. Toutes les voix, sans en excepter une seule, furent pour le priver de sa place. On pensa ensuite un peu tard, qu’il serait convenable d’employer pour l’exclusion d’un académicien, le mode qu’on emploie pour l’élection ; et on procéda au scrutin. Toutes les boules furent noires, à l’exception d’une seule qui fut celle de Fontenelle. L’abbé de Saint-Pierre avait beaucoup d’amis dans l’Académie : mais l’amitié même n’osa pas le défendre ; et l’on voit que le courageux Fontenelle eut besoin du secret du scrutin, puisqu’en opinant de vive voix, il avait comme les autres condamné l’accusé.

L’abbé de Saint-Pierre ne fut pas remplacé de son vivant : son fauteuil resta vacant, et le fut longtemps. Il mourut à quatre-vingt-cinq ans. Par une nouvelle injustice, il fut défendu à Maupertuis, son successeur, de parler de lui dans son discours de réception.

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