LA FRANCE PITTORESQUE
26 mars 1772 : mort de
l’historien Charles Pinot Duclos
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Publié le samedi 23 mars 2013, par LA RÉDACTION
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Charles Pinot Duclos, né à Dinan en 1705, fut reçu à l’Académie des belles-lettres en 1739, à l’Académie française en 1747. Il fut élu secrétaire perpétuer de l’Académie française, le 15 novembre 1755. En 1744, il fut nommé maire de Dinan, et en cette qualité il fut député quatre ans après, aux Etats de Bretagne : le roi lui accorda des lettres de noblesse, d’après le vœu unanime des Etats.

Charles Pinot Duclos
Charles Pinot Duclos

Lorsque Voltaire parut vouloir s’établir en Prusse, Duclos lui succéda dans l’emploi d’historiographe de France. En acceptant cet emploi, il déclara hautement qu’il ne voulait ni se perdre par la vérité, ni s’avilir par l’adulation. « Si je ne puis, dit-il, parler aux contemporains, j’apprendrai aux fils ce qu’étaient leurs pères. »

Peu d’hommes sont nés avec autant d’esprit, non seulement de celui qu’on met dans un livre, mais de celui dont on se fait honneur dans la société. Ce rapport de la conversation avec les écrits, que l’on a remarqué dans plusieurs écrivains célèbres, a peut-être été plus frappant dans Duclos que dans tout autre. Son entretien ressemblait à son style : une précision tranchante, des saillies vives et brusques, une tournure de phrases piquantes et originales, et ce qu’on appelle du trait ; voilà ce qui lui donnait dans ses écrits et dans le monde une physionomie particulière.

Porté de bonne heure dans la meilleure compagnie, en même temps qu’il en goûtait les agréments en homme d’esprit, il observait en homme de talent : celui de dessiner des caractères était alors fort à la mode ; la manière d’écrire de Duclos se prêtait merveilleusement à ce genre : aussi les Confessions du Comte de *** ne sont-elles qu’une galerie de portraits tous supérieurement tracés. Ce mérite, qui est à peu près le seul des Confessions, suffit alors pour leur procurer un grand succès, d’autant plus que, quiconque trace des caractères, est sûr qu’on y mettra des noms, et la malignité ajoute à la vogue. Aujourd’hui ce roman, demeuré comme un ouvrage ingénieux et agréable, n’est pas mis au rang des premières productions de ce genre, parce qu’après tout ce n’est qu’un récit d’intrigues qui n’ont entre elles aucune liaison, et qu’il manque d’imagination et d’intérêt.

Cette suite de portraits fut pourtant regardée comme une singularité heureuse. La baronne de Luz en avait offert un autre : une femme qui succombe toujours et qui n’a jamais tort. Il semblait que celle-là dût faire encore plus de fortune ; mais on n’y vit que des aventures un peu forcées ; le livre ne parut qu’un jeu d’esprit, une espèce de gageure, et l’auteur avait oublié que les faiblesses doivent être non seulement excusables, mais intéressantes.

Acajou n’était encore qu’une gageure : il s’agissait de remplir les sujets de quelques estampes bizarres dont on ignorait le dessin. Duclos en vint à bout ; car de quoi ne vient-on pas à bout avec la féerie ? Au reste, cette petite brochure a fourni au théâtre Italien l’opéra-comique d’Acajou, que l’on y a vu longtemps avec plaisir.

On engagea Duclos à écrire l’histoire : il composa celle de Louis XI ; mais un bon peintre de portraits souvent n’est pas propre à faire un tableau. Duclos n’avait dans le style ni noblesse ni éloquence. La vie de Louis XI est écrite avec une sécheresse rebutante : on vit que cette main qui avait tracé quelques figures de roman et quelques grotesques, n’était pas faite pour manier les pinceaux de l’histoire. Il était encore moins fait pour ceux de la poésie, et nous ne parlerons point de son opéra des Caractères de la Folie, qu’il vit pourtant reprendre dans ses dernières années, et qu’il avait fait apparemment pour montrer qu’un homme d’esprit peut faire de tout.

On sait qu’il n’aimait pas les vers ; que Fontenelle, Marivaux et lui étaient à la tête d’une secte qui avait conspiré contre la poésie, sous prétexte que les vers n’étaient bons qu’à gâter la pensée : celte remarque est parfaitement vraie pour les mauvais vers ; mais le contraire est précisément l’éloge des bons, qui non seulement ne gâtent point la pensée, mais l’embellissent et la fortifient. Quand ils voulaient louer des vers, ils disaient : Cela est beau comme de la prose. Ce propos, comme tant d’autres, est ridicule d’un côté, et vrai de l’autre : des vers bien faits ont toute l’exactitude et toute la justesse de la prose, en y joignant l’expression et l’harmonie poétique.

L’ouvrage qui a fait le plus d’honneur à la mémoire de Duclos, c’est sans doute celui qu’on a imprimé tant de fois, les Considérations sur les Mœurs : le monde y est vu d’un coup d’œil rapide et perçant. Il est rare qu’on ait rassemblé un plus grand nombre d’idées justes et fines, dans des cadres plus ingénieux. Ce livre, semé de leçons utiles et de mots saillants, peut être regardé comme le supplément de l’expérience, s’il peut y en avoir un.

Le hasard a fait faire une observation dont qui que ce soit peut-être ne se serait jamais douté : c’est que dans ce livre, qui traite des mœurs, le mot de femme n’est pas même prononcé : on le dit à l’auteur qui en fut surpris ; mais dans les Mémoires pour servir à l’histoire du dix-huitième siècle, qui sont en quelque façon la seconde partie de ses Considérations, il a bien dédommagé les femmes : elles sont l’objet continuel du livre.

On a reproché à Duclos une certaine dureté extérieure, qui ne nuisait en rien à la beauté de son caractère. Il faisait profession d’une franchise brusque, qui ne déplaisait point, et dont il conservait le ton, même dans la politesse et les louanges, qui n’y perdaient pas ; il était d’une droiture inflexible, incapable de sacrifier son opinion ni sa liberté à aucun intérêt ni à aucune politique. Personne n’a soutenu plus noblement , dans toutes les occasions, la dignité de l’homme de lettres et de l’académicien : il était généralement estimé de ses confrères, même de ceux qui ne l’aimaient pas.

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