LA FRANCE PITTORESQUE
Charlemagne soumet les Saxons
et les convertit au christianisme
(D’après « Faits mémorables de l’Histoire de France », paru en 1844)
Publié le mardi 28 avril 2015, par LA RÉDACTION
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La soumission des Saxons fut la grande tâche militaire du règne de Charlemagne, qui consacra trente-trois années à cette œuvre de conquête, durant lesquelles il accomplit vingt campagnes. Toujours vaincus par lui, les Saxons se révoltaient toujours contre le joug impérial ; il fallut que le chef des Francs passât tout un hiver à poursuivre les tribus saxonnes pour les réduire complètement.
 

Afin d’arrêter leurs menaçantes invasions, Charles se jeta lui-même au milieu des forêts germaniques et alla chercher les barbares chez eux pour en épuiser la source. Il avait rencontré des ennemis dont l’activité l’effrayait, et il sentait que la sûreté de l’empire dépendait de ses victoires.

Mignet, dans un savant mémoire sur l’introduction de l’ancienne Germanie dans la société civilisée de l’Europe occidentale , indique avec sa raison précise le motif impérieux qui poussait ainsi le roi des Francs vers la Germanie : « Charlemagne, dit il, comprit encore mieux que son père et que son aïeul combien il importait à la sécurité de son empire de dompter les peuples demeurés barbares sur ses limites, et de faire entrer ces peuples dans la communauté européenne. Aussi ne se contenta-t-il pas d’envoyer au milieu d’eux des missionnaires, il s’y rendit lui-même à la tête de ses armées. L’entreprise ainsi conduite dut avoir un succès certain ; mais ce succès fut lent, à cause de la résistance prolongée et désespérée que lui opposèrent ces populations longtemps indomptables, toujours battues, jamais soumises. »

La confédération saxonne, qui avait succédé aux Francs dans la Germanie, était partagée en quatre principales tribus, et avait les mœurs, la fière valeur des anciens Germains. Campés pour ainsi dire entre l’Elbe et le Weser, les Saxons, à mesure que les Francs avaient fait un pas dans la Gaule, s’étaient eux-mêmes rapprochés de l’Occident et touchaient presque au Rhin.

Baptême de Witikind
Baptême de Witikind

Mettre un terme à ce perpétuel mouvement des populations européennes, placer une barrière entre l’empire et les barbares à peine arrêtés à l’orient vers la Vistule, telle fut la mission que Charlemagne se proposa ; et son énergie, les efforts d’un long règne suffirent à peine pour contenir dans leurs forêts ces guerriers ardents qui voulaient chercher fortune à travers le monde. Cependant il atteignit son but. Les Saxons, arrachés à un grossier paganisme, se convertirent au christianisme ; la nationalité germanique se fonda par la puissante intervention du chef des Francs : dès lors un invincible obstacle arrêta les bouleversements de l’Occident.

Dans cette lutte Charlemagne déploya une fermeté pleine de violences, le glaive plus que la parole étant employé dans les conversions qu’on obtint à diverses reprises ; mais, pour vaincre tant d’opiniâtres résistances, pour subjuguer cette nationalité, nulle voie moins impitoyable ne s’ouvrait à la volonté de l’empereur d’Occident : il devait vaincre ; les développements de la société européenne étaient intéressés à ses triomphes, et cette nécessité supérieure se traduisit dans l’action en cruelles mais inévitables rigueurs.

Enfin il eut à combattre un adversaire dont l’intrépidité, la vigueur, l’infatigable activité exigeaient toutes les ressources de son génie. Witikind paraît en 772 à la tête des Saxons, et, jusqu’au jour où il se réconcilia avec Charlemagne en recevant l’eau du baptême, il ne quitta plus un instant le champ de bataille ; ou du moins, s’il s’en éloigna par moments, ce fut pour chercher des ennemis au roi des Francs. Celui-ci venait de renverser le glorieux symbole de l’indépendance germanique, le monument d’Arminius ou plutôt d’Hermann, l’héroïque chef qui arrêta les légions de Varus, lorsque Witikind appelle les Saxons aux armes et les conduit contre les bandes de Charles : défait, il se retire ; puis il reparaît en 776 avec de nouveaux soldats.

Charlemagne remporte encore, il oblige les Saxons d’implorer sa miséricorde et de recevoir le baptême : dans une assemblée qu’il convoque à Paderborn, les principaux chefs de la nation vaincue se réunissent aux leudes francs pour rendre hommage au vainqueur ; Witikind seul s’abstient d’y venir et, tandis que ses compagnons fléchissent devant la fortune du chef des Francs, il se rend dans le Nord vers Sigefroid, roi des Danois, et lui montre la route du Midi, le chemin de l’empire de Charlemagne.

La guerre recommença durant l’expédition du roi en Espagne ; au moment de la défaite de Roncevaux il apprend que les Saxons marchent de nouveau contre lui, il accourt et les oblige de fuir. En 782 l’insurrection éclate de nouveau, plus générale, plus forte que lors des guerres précédentes ; cette fois la victoire favorise Witikind, qui, dans cette campagne, remporte une complète victoire au pied du mont Sonnethall sur les rives du Weser.

Charlemagne revient en Germanie, et, pour l’emporter sur cet ennemi, il se décide à une guerre d’extermination : il poursuit sans trêve les tribus affaiblies, et livre dans le camp de Verden quatre mille cinq cents Saxons à la mort ; puis il s’établit au milieu des forêts et des marais de la Germanie, s’opiniâtre à y rester malgré l’hiver, et enlève à ses ennemis leurs derniers refuges, les bois où ils se cachaient après la défaite, les marais derrière lesquels ils se retranchaient.

Il ne quitta cette contrée qu’après l’avoir réduite à une obéissance absolue : les vaincus reçoivent le baptême ; des sièges épiscopaux, confiés à des hommes habiles, sont fondés dans huit villes, à Brème, Halberstadt, Hildesheim, Verden, Paderborn, Minden, Osnabruck et Munster ; les terres sont distribuées au clergé ; enfin des moines, des serfs, des artisans appelés de la Gaule remplacent les populations chassées du territoire. Ces impitoyables mesures anéantirent toutes les résistances :

« Dix mille de ceux qui habitaient les bords de l’Elbe sont dispersés avec leurs femmes et leurs enfants ça et là en mille endroits différents de la Gaule et de la Germanie, raconte Éginhard, l’historien de Charlemagne ; alors, le pays étant ruiné, la moitié de la nation détruite, ses dieux regardés désormais comme impuissants, la guerre finit à la condition, prescrite par le roi et acceptée par les Saxons, que ceux-ci renonceraient au culte des idoles et aux cérémonies religieuses de leurs pères, embrasseraient le christianisme, recevraient le baptême, et se mêleraient aux Francs pour ne faire avec eux qu’un seul peuple. »

Les Saxons étaient soumis ; mais leur chef, la voix éloquente qui si souvent les avait soulevés, le bras courageux qui avait tant combattu pour cette cause, Witikind, avait une seconde fois fui dans le Nord. Charlemagne, plutôt que de l’engager dans une lutte désespérée, chercha à le rattacher à sa domination ; au lieu d’armées nouvelles, il lui envoya des prélats chargés de lui porter des paroles de foi et de conciliation : le chef saxon accueillit volontiers ces messagers de paix ; et bientôt, plein de confiance, il vint avec Abboin, l’un des chefs saxons, trouver Charlemagne à la ville royale d’Attigny sur l’Aisne, et consentit à se faire baptiser.

Le fier Saxon, couvert de la robe blanche des néophytes, accompagné de plusieurs guerriers qui imitèrent l’exemple qu’il leur donnait, s’agenouilla devant la croix et ne se leva que chrétien. Charles, ses leudes, toute la cour du roi des Francs assistaient à ce nouveau triomphe de l’Évangile sur la barbarie ; l’encens s’éleva en nuages dorés, les bannières et les étendards s’agitèrent, l’évêque invoqua Dieu et répandit l’eau sainte sur le front des Saxons : l’Église, en ouvrant les portes du temple à Witikind et à ses compagnons volontairement courbés sous la bénédiction épiscopale , affermissait par la religion les conquêtes de Charlemagne ; elle prenait possession de la Germanie comme autrefois elle s’était emparée des Francs en donnant le baptême à leur chef, à Clovis.

La conversion de Witikind fut sincère, il pratiqua avec une pieuse exactitude la religion qu’il avait acceptée. Charlemagne avait nommé Witikind duc de Saxe et l’avait renvoyé en Germanie ; le chef saxon resta fidèle à ses engagements, désormais il ne prit plus part aux mouvements qui appelèrent à diverses reprises l’empereur d’Occident dans la Saxe du Nord. Witikind laissa en Germanie un nom populaire autant que celui de l’héroïque Hermann : des dynasties royales ont fait remonter jusqu’à lui leur origine ; et même, selon certaines traditions, Witikind, par un singulier retour de fortune, serait le chef de cette famille des Capétiens qui devait remplacer un jour sur le trône la lignée carolingienne.

Charlemagne, après trente-trois années de guerre, demeura enfin maître, et par les armes et par la religion, de la Germanie soumise. Mais dans cette grande lutte ses adversaires s’étaient servis contre lui d’une arme qui devait être fatale à sa dynastie : Witikind réconcilié laissait, pour venger sa nationalité vaincue, les Normands, dont il avait été autrefois réclamer l’alliance et qu’il avait conduits vers l’empire de Charlemagne.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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