LA FRANCE PITTORESQUE
Faire d’un diable deux
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Publié le jeudi 31 janvier 2013, par LA RÉDACTION
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Cette signification est très bien établie dans le passage suivant de Rabelais : « Pantagruel feit d’ung ange deux, qui est accident opposite au conseil de Charlemaigne, lequel feit d’ung diable deux, quand il transporta les Saxons en Flandres et les Flamens en Saxe. Car, non pouvant en subjection contenir les Saxons, par luy adjoinctz à l’empire, qu’à tous momens n’entrassent en rebellion, si par cas estoyt distraict en Hespaigne ou aultres terres loingtaines, les transporta en pays sien et obéissant naturellement, sçavoir est Flandres : et les Hannuiers [habitants du Hainaut] et Flamens, ses naturelz subjectz, transporta en Saxe, non doubtant de leur féaulté, encores qu’ilz transmigrassent en régions estranges. Mais advint que les Saxons continuarent en leur rebellion et obstination première ; et les Flamens, habitans en Saxe, embeurent les meurs et conditions des Saxons. » (Liv. III, ch. I)

Le dicton, faire d’un diable deux, est probablement dérivé d’un conte dont Gœthe a fait sa ballade intitulée L’élève sorcier. Ce conte est fort ancien, et la ballade de Gœthe n’est qu’une reproduction exacte de l’histoire du prêtre d’Egypte racontée dans le Philopseudes de Lucien (33-36). Voici le récit de l’auteur grec traduit par le savant Jos.-Vict. Leclerc : « Dans ma jeunesse, lorsque j’étais en Egypte, où mon père m’avait envoyé pour m’instruire, je voulus remonter le Nil jusqu’à Coptos, et aller entendre cette statue de Memnon qui rend un son si merveilleux au lever du soleil. Je l’entendis, mais ce n’était pas, comme pour le vulgaire, un murmure inarticulé. Memnon ouvrit la bouche pour moi, et j’eus un oracle de sept vers. Je vous les citerais s’ils n’étaient pas inutiles à mon récit.

« En remontant le fleuve, nous avions pour compagnon de voyage un vieillard de Memphis, interprète sacré, d’un savoir admirable, et qui avait approfondi toute la doctrine égyptienne. On disait même qu’il était resté vingt-trois ans dans les sanctuaires souterrains, où Isis l’avait initié dans la magie. Je fus quelque temps sans deviner ce qu’il était ; mais quand je le vis, toutes les fois que nous entrions dans un port, nous étonner par mille prodiges, monter des crocodiles et nager au milieu des monstres qui le respectaient et le flattaient de la queue, je ne doutai plus que cet homme n’eût quelque chose de sacré, et, par des égards et des prévenances, je devins insensiblement son ami, son confident. Nul de ses secrets ne me fut caché.

« Un jour, enfin, il m’engagea à laisser tous mes esclaves à Memphis et à le suivre seul. Nous ne manquerons pas, me disait-il, de gens pour nous servir. Nous ne restâmes plus que nous deux. Seulement, quand nous arrivions dans une hôtellerie, il prenait la barre de la porte, le balai ou le pilon, lui mettait un habit, et, en prononçant quelques paroles, il en faisait un être qui marchait et que tout le monde prenait pour un homme. C’était là ce qui allait nous puiser de l’eau, nous préparait à manger, rangeait les meubles et nous servait en tout avec une singulière adresse. Le service fini, l’Égyptien disait d’autres paroles, et le balai n’était plus qu’un balai, le pilon qu’un pilon. Malgré mes instances, je ne pus jamais savoir de lui cet enchantement ; il s’en réservait le mystère, quoiqu’il me dît volontiers tout le reste.

« Mais un jour, caché près de lui dans l’obscurité, j’entendis, à son insu, la formule magique ; elle avait trois syllabes. Il ordonna ensuite au pilon ce qu’il fallait faire et sortit. Le lendemain, comme il était encore occupé dans la ville, je prends le pilon, je l’habille, je lui adresse de la même manière les trois syllabes et lui commande de m’apporter de l’eau. Il obéit, remplit l’amphore et me l’apporte. Il suffit, lui dis-je, ne va plus chercher d’eau et redeviens pilon. J’ai beau parler, il ne m’écoute pas, et à force de puiser et d’apporter de l’eau, il menace de me noyer.

« Que faire alors ? Je tremblais que Panocratès, à son retour, ne se mît en colère, comme il n’y manqua pas. Je saisis donc une hache et je coupe en deux le pilon ; mais chacun des deux morceaux prend une amphore et continue. Au lieu d’un porteur d’eau, j’en avais deux. En ce moment, Panocratès arrive ; il devine la chose, et rend au pilon sa première forme. Mais depuis il me quitta sans me rien dire, et je ne le vis plus. Ainsi je n’ai que la moitié de son secret, et, supposez que je fasse un porteur d’eau, je ne saurais jamais le faire revenir ce qu’il était. Il ira puiser toujours, et j’inonderai la maison. »

On voit très bien l’origine du dicton, faire d’un diable deux, dans l’opération malencontreuse du pilon coupé en deux, qui fait deux porteurs d’eau ou deux diables. Mais quel est le sens moral de ce conte ? Madame de Staël, qui fait honneur à l’imagination de Gœthe du récit de Lucien, qu’elle ne connaissait pas sans doute, trouve que l’imitation maladroite des grands secrets de l’art y est très bien peinte.

On peut penser aussi que l’élève sorcier est l’emblème des agitateurs politiques. Après avoir déchaîné les passions du peuple dans la vue de leur ambition particulière, ils cherchent en vain à les retenir. La révolution qu’ils ont provoquée éclate par des effets contraires à leurs espérances, et fait couler le sang comme l’eau. Les moyens qu’ils emploient pour y remédier ne font qu’accroître le mal, et tout va périr s’il ne se présente un homme puissant et habile qui fasse tout rentrer dans l’ordre.

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