LA FRANCE PITTORESQUE
Donner à quelqu’un son sac
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Publié le vendredi 19 mai 2017, par LA RÉDACTION
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C’est lui faire une forte réprimande, le congédier brusquement, le casser aux gages, pour quelque tort dont on l’accuse
 

On peut penser, d’après l’auteur des Remarques morales, philologiques et littéraires sur le Dictionnaire de l’Académie française, que le mot sac implique ici une idée de correction judiciaire, en raison de ce que ce mot était jadis employé comme synonyme de justice.

Voici ce que dit cet auteur, à l’article Cul-de-sac : « On a fait beaucoup de plaisanteries sur cette antique expression cul-de-sac et sur les respectables bourgeois qui l’employèrent les premiers. Mais lorsque le nom de cul-de-sac fut imposé à ces petites places qui ont une seule issue, les deux substantifs dont il est formé avaient des acceptions que Guillaume Vadé, Jérôme Carré et l’abbé Bazin [on sait que ces trois noms désignent un seul et même personnage, Voltaire, qui s’est plu à les prendre tour à tour] n’ont pas connues, et qui ne laissaient prise à aucune équivoque. Les procès étaient alors débattus et jugés en plein air, avant d’être portés au tribunal supérieur de la ville, et chaque place sur laquelle se tenait le plaid ou l’oyance reçut le nom de la chose à quoi elle était destinée, savoir : cul-de-sac, c’est-à-dire lit de justice, siège de tribunal, etc. Dans ces mêmes temps où le premier des deux noms qui composent cul-de-sac se disait pour siège et le second pour justice, l’expression bailler à chacun son sac, qui est passée en proverbe, signifiait à la lettre : Rendre à chacun la justice selon son droit. »

Le juge rend sa sentence. Chromolithographie de la fin du XIXe siècle
Le juge rend sa sentence. Chromolithographie de la fin du XIXe siècle

Mais pourquoi le mot sac s’est-il pris autrefois dans une telle acception ? Il est probable que c’est parce que le sac figurait alors comme symbole dans certaines investitures du droit de justice, et que le peuple, habitué à représenter les idées abstraites sous des formes matérielles, appliqua naturellement à la justice le nom de l’objet qui la symbolisait. « Dans le Moyen Age, dit le grand jurisconsulte Troplong, tout ce qu’il y a d’abstrait et de moral dans l’homme venait se traduire en représentations corporelles, et le droit n’était qu’une perpétuelle allégorie. »

On trouve dans les Olim [les plus anciens registres du parlement de Paris, ainsi nommés, dit Ménage, parce que le premier commence par un arrêt qui débute en ces termes : Olim homines de Baïona] un arrêt rendu en 1271 par le parlement de Paris qui, reconnaissant à un seigneur le droit de justice qu’on lui contestait, porte que le dit seigneur en sera investi par la tradition d’un sac plein de foin, en signe de resaisine. Ce fait est cité dans une note curieuse de l’Essai sur la symbolique du droit. Le savant magistrat auteur de cet ouvrage, Chassan, incline à penser que le sac a été le symbole de la haute justice seigneuriale, par opposition à la haute justice royale.

L’étymologie du mot sac est inconnue, et cependant c’est de tous les mots celui qui a dû appeler l’attention d’un plus grand nombre d’étymologistes dans tous les pays du monde et dans tous les temps, car il a été toujours d’un usage universel, si l’on en croit Jean Goropius Beccanus, étymologiste brabançon, qui le regarde comme un reste conservé de la langue primitive. Ce qu’il y a d’avéré, c’est qu’il est commun à presque tous les idiomes tant anciens que modernes. Notre savant en us l’a démontré par une longue liste d’exemples, et la raison qu’il donne de cette universalité homonymique prête à rire : c’est, dit-il, qu’à l’époque de la confusion des langues, aucun des ouvriers qui travaillaient à la tour de Babel n’oublia, en partant, de prendre son sac.

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