LA FRANCE PITTORESQUE
Conquête de l’Égypte par la France (Projet de)
(D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1839)
Publié le lundi 11 janvier 2010, par LA RÉDACTION
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L’illustre Leibniz, dont la vaste intelligence embrassa toutes les connaissances humaines, adressa à Louis XIV, vers 1670, au moment où ce prince armait en silence contre la Hollande, un mémoire assez long, intitulé De l’expédition d’Egypte ; lettre au roi de France
 

Ce mémoire, écrit dans un latin clair et précis, mais plein de gallicismes, n’a jamais été imprimé. L’original était conservé jadis dans les archives de Versailles, d’où il a disparu. Une copie de la main même de Leibnitz existait dans la bibliothèque de Hanovre, où le maréchal Mortier en fit, dit-on, faire une copie qui devait se trouver à la Bibliothèque royale.

Portrait de Leibnitz, d'après la gravure de Gruzmacher
Portrait de Leibnitz,
d’après la gravure de Gruzmacher

Vers 1804, deux auteurs, l’un français, l’autre anglais, en ont publié quelques extraits. A l’époque où Leibniz écrivait, l’empire ottoman était encore dans toute sa force, et quelques années plus tard, en 1685, le grand vizir, Kara-Mustapha, assiégea Vienne, qui ne fut délivrée qu’à grand’peine par J. Sobieski.

« C’est, dit Leibniz en commençant, la renommée de la sagesse de Votre Majesté qui m’a déterminé à lui présenter quelques réflexions sur un sujet familier aux âges précédents, mais à présent tombé dans l’oubli. Il s’agit de l’entreprise la plus grande qu’on puisse tenter, et en même temps la plus facile de celles qui sont grandes. J’ose ajouter qu’elle est la plus sainte et la plus juste ; ... par elle toutes les haines et toutes les méfiances de l’Europe seront éteintes ; par elle Votre Majesté, à l’applaudissement de l’univers, deviendra l’arbitre des états et des affaires des chrétiens (le plus haut degré de puissance que l’on puisse désirer), et acquerra une gloire immortelle pour avoir frayé, soit à elle-même, soit à ses successeurs, la route à des entreprises dignes d’Alexandre...

« Si d’un côté le roi de France est le plus puissant monarque de l’Europe, de l’autre il n’est aucune région dans le monde connu dont la conquête soit plus importante et plus propre à donner la suprématie que l’Egypte ; cette contrée que j’ai coutume d’appeler la Hollande de l’Orient, comme j’appelle la France la Chine de l’Occident. J’ai pensé qu’il importait également au genre humain et à la religion chrétienne que ce prince et cette terre, c’est-à-dire le roi de France et l’Egypte se mariassent ensemble. »

Ensuite Leibnitz, passant à l’exemple des croisades qui ont été faites contre l’Egypte, expose d’une manière évidente que ces tentatives n’ont échoué que par l’impéritie et l’incapacité seules des chefs. Vient ensuite un aperçu des révolutions de ce pays, aperçu qu’il termine en ces termes :

« J’ai dû exposer ces faits pour démontrer de quel poids l’Egypte a été en tout temps dans les choses humaines, et pour faire bien comprendre qu’elle n’a jamais offert grande résistance à ceux qui ont su l’attaquer. Maintenant, ajoute-t-il, je viens au corps même de la proposition, où j’espère prouver que l’expédition :

1. Est la plus propre à donner la suprématie et à servir les plus grands intérêts de la France ;
2. Qu’elle est facile pour la grandeur de la chose et pour le plus grand roi très chrétien ;
3. Qu’elle n’offre aucun danger ;
4. Qu’elle est d’une bonne politique ;
5. Qu’elle ne doit pas être différée plus longtemps ;
6. Que sa mise à exécution est d’une égale importance pour la gloire humaine et la religion chrétienne, et, ce qui est la même chose, qu’elle se trouve d’accord avec la volonté divine, qu’elle est juste, pieuse, et par conséquent doit réussir.

« Mais par suprématie je n’entends pas la monarchie universelle, impossible surtout aujourd’hui entre les chrétiens, mais bien la direction générale ou l’arbitrage des affaires. Le roi de France deviendra le chef de la chrétienté ; la France, l’école militaire de l’Europe, le rendez-vous des talents et du génie, et la maîtresse de l’Océan et de la Méditerranée... Il est certain que la puissance de la France doit s’accroître avec la paix de l’Europe, et s’affaiblir, au contraire, par des guerres intempestives. Mais cette guerre d’Égypte serait une guerre sainte ; et au lieu de cette région déserte, de cette Palestine célèbre uniquement par ses ruines, on aurait l’oeil des pays, la mère des grains, le siège du commerce...

« Et l’Egypte conquise, la France commandant à la Méditerranée, ressusciterait l’empire d’Orient. La domination de l’univers sera partagée avec la maison d’Autriche, et la réconciliation entre les deux plus puissantes familles donnera à la France l’Orient, à l’Espagne l’Occident. » Leibnitz ajoute ensuite cette phrase remarquable : « Au moyen de l’Égypte, on chasserait sans peine les Hollandais du commerce des Indes, sur lequel s’appuie aujourd’hui toute leur puissance, et par-là on les ruinerait d’une manière plus certaine que par le plus grand succès dans une guerre ouverte. »

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