LA FRANCE PITTORESQUE
4 octobre 1815 : mort de
Christophe-Philippe Oberkampf,
inventeur de la Toile de Jouy
(D’après « Éphémérides universelles, ou Tableau religieux, politique,
littéraire, scientifique et anecdotique, etc. » (Tome 10), édition de 1834)
Publié le jeudi 3 octobre 2019, par LA RÉDACTION
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Jusqu’au succès de celui qui dirigea la troisième entreprise de France, on ne connaissait chez nous que les toiles peintes de la Perse et de l’Inde, exécutées avec des procédés longs et dispendieux
 

Oberkampf a laissé deux monuments, devant lesquels doivent disparaître tous les arcs de triomphe, les colonnes et les basiliques ; ces monuments sont la manufacture de toiles peintes de Jouy, et la manufacture de coton d’Essonne.

Oberkampf naquit dans le marquisat d’Anspach, le 11 juin 1738. « Son père, dit un biographe, homme de génie dans l’art dont il était en quelque sorte l’inventeur, offrit ses talents pour la teinture des toiles à plusieurs villes d’Allemagne, et fut repoussé partout ; il ne trouva d’appui qu’à Arau, en Suisse, où il fixa enfin son industrie, et y obtint le droit de bourgeoisie, en faveur de l’aisance que son établissement répandait dans le pays. Ce fut là qu’Oberkampf apprit les premiers éléments de l’art qu’il était appelé à perfectionner, et qu’il en cultiva les différentes branches.

Christophe-Philippe Oberkampf
Christophe-Philippe Oberkampf

« Jusqu’à lui on ne connaissait en France que les toiles peintes de la Perse et de l’Inde, exécutées avec des procédés longs et dispendieux, qui les mettaient à un haut prix : les imitations, qui s’en faisaient dans quelques états voisins, étaient sévèrement repoussées du royaume, parce qu’on ne voulait pas y tolérer un genre d’industrie que l’on croyait contraire à la culture du chanvre, du lin et de la soir. »

Oberkampf n’ignorait aucun des obstacles que son père avait rencontrés. Déterminé à les vaincre, il quitta la maison paternelle à l’âge de dix-neuf ans, et vint à Paris. A force de persévérance et de conviction, il obtint du gouvernement l’édit de 1759, autorisant la fabrication intérieure des toiles peintes ; ce n’était pas un petit succès pour un étranger, qui avait contre lui son langage et sa religion. Alors, avec un capital de vingt-cinq louis, il jeta les bases d’un établissement destiné à grandir rapidement. Il fit choix de la vallée de Jouy ; une chaumière fut le berceau d’une vaste manufacture.

Dessin, gravure, impression, teinture, tout était l’ouvrage d’un seul homme. En peu de temps, le cercle de ses opérations s’étendant toujours, il parvint à dessécher une vallée marécageuse, et à appeler une population de quinze cents âmes sur un territoire désert. L’abbé Morellet et les économistes prirent la défense de l’industrie nouvelle : la cour et la ville se disputèrent ses produits. La France fut affranchie des tributs qu’elle payait à l’étranger, qui devint à son tour son tributaire. Plus tard, trois cents établissements se formèrent sur le modèle de celui de Jouy : deux cent mille ouvriers trouvèrent du travail, et, sur une matière brute de soixante millions, le pays recueillit un bénéfice qu’on peut évaluer au quadruple.

Oberkampf dans sa manufacture
Oberkampf dans sa manufacture

Il est curieux d’observer comment les divers régimes, qui se succédèrent en France, récompensèrent le mérite et les services d’Oberkampf. Louis XVI lui conféra des lettres de noblesse : en 1790, le conseil général du département lui décerna une statue, que sa volonté seule empêcha d’élever. La Terreur voulut faire tomber sa tête. Napoléon lui offrit une place dans le sénat, qu’il eut le bon esprit de refuser, mais il accepta la croix d’honneur, que le conquérant détacha de sa boutonnière, en déclarant que personne n’était plus digne de la porter. « Vous et moi, disait un jour le grand général au manufacturier, nous faisons une bonne guerre aux Anglais, vous par votre industrie, et moi par mes armes. »

Et puis il ajoutait ces mots, d’une vérité profonde : « C’est encore vous qui faites la meilleure. » Oberkampf exécutait alors le dessein, qu’il avait conçu depuis longtemps, d’enlever aux Anglais l’avantage exclusif de filer et de tisser le coton : il élevait la manufacture d’Essonne, pour y recevoir le coton en balles et ne le rendre qu’en toiles peintes. La seconde invasion de 1815 désola le cœur de ce bon citoyen, de ce père d’une famille, qui se composait de tous ses ouvriers. Les ravages de la guerre n’avaient pas épargné la vallée de Jouy ; les ateliers étaient déserts : une population, dont Oberkampf assurait l’existence depuis soixante ans, lui demandait du pain. « Ce spectacle me tue », disait-il souvent ; et en effet il mourut dans l’année, regretté, révéré comme un patriarche.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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