LA FRANCE PITTORESQUE
14 septembre 1321 : mort du Dante
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Publié le mardi 11 septembre 2012, par LA RÉDACTION
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Alighieri Dante, poète italien, naquit à Florence, en 1265. Parmi différents ouvrages de poésie qu’il nous a laissés, et que les Italiens regardent encore aujourd’hui comme une des premières sources des beautés de leur langue, le plus célèbre est la Divina Comedia de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis, partagée en trois actes ou récits.

L’invention de l’ouvrage est, en général, bizarre, et le choix des personnages qui entrent dans ce tableau, fait avec trop peu de goût et sans variété d’attitudes ; mais la Divina Comedia est pleine de pensées aussi justes que profondes, d’images fortes, de peintures charmantes, d’expressions de génie, de tours délicats, de saillies ingénieuses, de morceaux brillants et pathétiques. L’épisode d’Ugolin qu’on y trouve, est une des fictions les plus fortes qu’ait enfantées l’esprit humain , et elle suffirait seule pour immortaliser son auteur.

Voici cet effrayant mais sublime tableau : nous nous servons de la traduction élégante et fidèle publiée par Ginguené dans son Histoire littéraire d’Italie.

« Je vis deux ombres placées dans une seule fosse : l’une des têtes couvrait l’autre ; et comme un homme affamé mange du pain, de même la tête qui était dessus enfonçait dans l’autre ses dents, à l’endroit où le cerveau se joint à la nuque du cou. « A toi, lui dis-je, qui montres par une action si féroce ta haine pour celui que tu dévores, dis-m’en la cause, afin que si tu as raison de le haïr, sachant qui vous êtes, et quel fut son crime, je puisse, de retour au monde, venger ta mémoire, si ma langue ne se dessèche pas. »

« Le coupable détourna sa bouche de cette horrible pâture, et l’essuyant avec les cheveux de la tête dont il avait rongé le crâne, il me dit : « Tu veux que je renouvelle une douleur aigrie par le désespoir, et dont la seule pensée m’oppresse le cœur, avant que je commence à parler ; mais si mes paroles doivent être un germe qui ait pour fruit l’opprobre de celui que je dévore, tu me verras à la fois parler et verser des larmes. Je ne sais qui tu es, ni de quelle manière tu es descendu ici-bas ; mais tu me parais Florentin à ton langage : tu dois savoir que je suis le comte Ugolin, et celui-ci l’archevêque Roger ; je t’apprendrai maintenant pourquoi je le traite ainsi. Je n’ai pas besoin de dire que m’étant fié à lui, je fus pris et mis à mort par l’effet de ses perfides conseils ; mais ce que tu ne peux avoir appris, mais combien ma mort fut cruelle, tu vas l’entendre, et tu sauras alors s’il m’a offensé.

« Dans la tour obscure qui a reçu de moi le nom de la tour de la Faim, et où tant d’autres ont dû être enfermés depuis, une ouverture étroite m’avait déjà laissé voir plus de clarté, lorsqu’un songe affreux déchira pour moi le voile de l’avenir : je crus voir celui-ci devenu maître et seigneur, chasser un loup et ses louveteaux vers la montagne qui empêche Pise et Lucques de se voir. Il avait envoyé en avant les Gualandi, les Sismondi et les Lanfranchi avec des chiennes maigres, avides et dressées à la chasse. Après avoir couru peu de temps, le père et ses petits me parurent fatigués, et je crus voir les dents aiguës de ces animaux leur ouvrir les flancs. Quand je m’éveillai vers le matin, j’entendis mes enfants, qui étaient auprès de moi, pleurer en dormant et demander du pain : tu es bien cruel, si déjà tu n’es pas ému en pensant à ce que mon cœur m’annonçait ; et si tu ne pleures pas, qu’est-ce donc qui peut t’arracher des larmes ?

« Déjà ils étaient éveillés ; l’heure approchait où l’on apportait notre nourriture, et chacun de nous, à cause de son rêve, doutait de la recevoir. J’entendis fermer la porte d’en bas de l’horrible tour : alors je regardais mes fils sans dire une seule parole. Je ne pleurais point, je me sentais en dedans pétrifié. Ils pleuraient eux ; et mon petit Anselme me dit : Comme tu nous regardes, mon père ! qu’as-tu ? Je ne pleurai point encore ; je ne répondis point pendant tout le jour, ni la nuit suivante, jusqu’au retour du soleil. Lorsque quelques rayons pénétrèrent dans cette prison douloureuse, et que je vis sur quatre visages les propres traits du mien, transporté de douleur, je me mordis les deux mains. Eux, pensant que j’y étais poussé par la faim, se levèrent tout a coup, et me dirent : Mon père, nous souffrirons beaucoup moins, si tu veux te nourrir de nous : tu nous a revêtus de cette chair misérable ; dépouille-nous en aussi.

« Alors je me calmai pour ne pas augmenter leur peine. Ce jour et le suivant, nous restâmes tous en silence. O terre impitoyable, pourquoi ne t’ouvris-tu pas ? Quand nous fûmes parvenus au quatrième jour, Gaddi se jeta étendu à mes pieds, en me disant : Mon père, que ne viens-tu me secourir ! et il mourut ; et je vis, comme tu me vois, les trois qui restaient tomber ainsi l’un après l’autre, du cinquième au sixième jour. Je me mis alors à me traîner en aveugle sur chacun d’eux, et je ne cessai de les appeler trois jours entiers après leur mort. La faim acheva ensuite ce que n’avait pu la douleur. » Quand il eut dit ces mots, roulant les yeux, il reprit entre les dents le malheureux crâne , et comme un chien dévorant il les enfonça jusqu’aux os. »

Loin d’être fatiguée par un récit aussi énergique, la voix du Dante s’élève encore avec une force nouvelle, pour lancer des imprécations contre Pise, qui avait souffert dans ses murs cette action barbare. Si le comte Ugolin passait pour l’avoir trahi, il ne fallait pas du moins envelopper dans son supplice ses fils, dont un âge si tendre attestait l’innocence. Il appelle cette ville nouvelle Thèbes et la honte de l’Italie ; puisque les peuples voisins n’en font pas justice, il désire que les petites îles de Capraia et de la Gorgone, situées près de l’embouchure de l’Arno, se détachent, ferment le cours du fleuve, et en fassent remonter les eaux, pour aller dans Pise même submerger tous ses habitants.

Le Dante mourut à Ravenne ; le prince de cette ville lui fit des obsèques magnifiques, et prononça son oraison funèbre. En 1483, Bernard Bembo, prêteur de Ravenne pour les Vénitiens, fit ériger, par ordre de la république, un mausolée où les cendres du Dante furent placées.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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