LA FRANCE PITTORESQUE
28 juillet 1808 : massacre
du sultan Sélim III
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Publié le vendredi 27 juillet 2012, par LA RÉDACTION
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Aussitôt qu’on apprit sur les bords du Danube la révolution de Constantinople, une grande fermentation agita les esprits : les janissaires, ne voyant dans leurs principaux chefs et dans le grand-vizir que des partisans de Sélim III, de ce prince qui avait voulu contrebalancer leur pouvoir, pour le détruire ensuite, s’appliquèrent à semer la division parmi les troupes. Le général russe, instruit de ces intrigues, en profita pour prendre l’offensive. Il força les Turcs à se retirer dans l’intérieur en Bulgarie.

Malgré ce revers, dont la honte semblait devoir ne donner à toutes les troupes de l’empire qu’une seule idée, celle de le réparer, les janissaires n’en poursuivaient pas moins leurs complots contre les partisans de Sélim. Ils réussirent enfin : le grand-vizir fut arrêté, et bientôt après décapité. Mustapha-Baïractar, c’est-à-dire, le porte-étendard, alors agha de Rutchuc, prit le commandement de l’armée. Tandis que ceci se passait, l’armée navale turque était complètement battue entre Lemnos et Monte-Sancto.

Mustapha-Baïractar, s’était élevé aux dignités par sa valeur. Né à Rasgrad, de parents pauvres, il se livra dans sa jeunesse à l’agriculture et ensuite au commerce de chevaux. Dans la guerre qui précéda cette révolution, il se distingua par une rare bravoure et des talents naturels. Le surnom de Baïractar, ou Baïrac-dar, porte-étendard, lui fut donné pour avoir arraché un drapeau à l’ennemi, et l’avoir conservé malgré de nombreuses blessures et la supériorité des assaillants. Cette brillante action attira sur lui les regards de l’armée, et lui mérita la confiance de son prédécesseur, Tersanik-Oghlou, agha de Rutchuc. Il l’accompagna dans toutes ses campagnes, surtout dans la guerre contre Paswan-Oghlou, le suivit, en 1804, à Rutchuc, et enfin lui succéda.

Mustapha-Baïractar conçut le projet de faire cesser l’anarchie, en remettant Sélim sur le trône : lui seul avait le courage nécessaire, pour exécuter un tel dessein ; c’était sur lui que Constantinople fondait ses espérances. Pour parvenir à son but, il se rend subitement à Andrinople avec une partie de l’armée, et, après quelques conférences avec le grand-vizir, il marche droit vers Constantinople. Ces deux généraux, dont les troupes étaient réunies sous l’étendard du prophète, viennent camper près des murs de la capitale, à Dawoud-Pacha. Mustapha ne laissait encore que deviner ses véritables intentions : il disait n’être venu que pour rendre hommage à son nouveau maître.

Le sultan ajouta ou parut ajouter foi à ce motif, et sortit avec toute sa cour au-devant de l’étendard sacré. On le reçut dans le camp avec tous les honneurs dus à la majesté impériale ; mais bientôt le commandant des forteresses du Bosphore, qui avait contribué à l’élévation de Mustapha IV, périt assassiné par des inconnus. Le janissaire-agha, le mufti et les ulémas de son parti sont déposés. Jusque là Mustapha-Baïractar avait servi le sultan qui gémissait sous la tutelle de ces ministres : mais, le 28 juillet, ce général fait son entrée dans Constantinople, à la tête de huit mille hommes, destitue le grand-vizir, assemble les ulémas et le mufti, et empruntant la voix sacrée de la religion, il dépose Mustapha, et s’avance en même temps vers le sérail pour redemander Sélim. Les portes se ferment à son approche, et Mustapha, croyant s’assurer la couronne et ôter toute espérance aux partisans de Sélim, ordonne la mort de ce prince.

Le haznadar-agha, trésorier particulier, le buyuk-embrokhor, grand écuyer, et le bach-tchocadar, gouverneur des pages, sont chargés de l’exécution de ce crime. Dès que Sélim les aperçoit, il se doute de leur intention et tire son poignard pour se défendre. Les trois meurtriers fondent à l’instant sur lui ; et tandis que l’un d’eux coupe la corde d’une pendule pour l’étrangler, un autre lui enfonce dans le sein un poignard empoisonné, et le prince expire sans pouvoir proférer une parole. Son cadavre est enveloppé dans une natte, et transféré à la porte du sérail, qui ne s’ouvre que pour offrir aux yeux de Mustapha-Baïraclar les restes palpitants de son maître chéri. A cette horrible vue, Baïractar s’abandonne à tous les excès de sa douleur ; il embrasse, il couvre de baisers, il arrose de ses larmes ce corps inanimé, et jure de le venger.

Ainsi finit, à l’âge de quarante-quatre ans environ, un des meilleurs princes qu’aient eus les Ottomans, et dont le souvenir sera toujours cher aux étrangers qui l’ont connu : juste et plein d’humanité, trop faible pour arrêter les maux de l’empire, il eut la douleur de les connaître, sans pouvoir y porter remède. L’avenir se présentait toujours à ses yeux sous l’aspect le plus sinistre. Pendant plus de dix ans il versa des larmes sur la position de ses peuples. Il accueillit les étrangers avec bienveillance, rétablit l’imprimerie, encouragea tous les genres de connaissances, et combattit, de tout son pouvoir, le fanatisme et les préjugés ; mais ces mêmes efforts, qui transmettront son nom à la postérité furent la principale cause de sa perte.

Quant à son physique, il retraçait parfaitement les qualités de son âme. Sa physionomie était agréable, ses regards avaient une sérénité qu’on chercherait en vain chez les Turcs ; de grands traits, une barbe noire et épaisse, et un buste bien proportionné, le faisaient distinguer au milieu des hommes les mieux faits de sa cour : mais ses jambes et ses cuisses, comme celles des Orientaux en général, n’étant point dans les proportions déterminées, il n’était réellement bien qu’à cheval. Pour satisfaire aux lois de l’empire, qui veulent que tout musulman sache un métier, il avait appris celui de peintre eu mousseline.

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