LA FRANCE PITTORESQUE
10 juillet 1683 : mort de l’historien
François-Eudes de Mézeray,
au caractère original
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Publié le samedi 9 juillet 2016, par Redaction
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François-Eudes de Mezeray, si connu par sa grande Histoire de France, et surtout par son Abrégé Chronologique, a passé longtemps pour un historien très exact. « Et que son vers exact, ainsi que Mézeray », dit Boileau. On sait aujourd’hui que Mézeray n’est pas assez exact, et qu’il n,’a pas poussé assez loin ses recherches ; il eut assez longtemps aussi la réputation d’un écrivain hardi, parce qu’on n’avait pas une idée juste de la liberté de l’histoire.

Un reproche qu’on peut faire à Mézeray, c’est que sa véracité a souvent l’air et le ton de l’humeur ; que c’est souvent son caractère qui juge au lieu de son esprit, et qu’il juge quelquefois l’état plus que la personne ; qu’il donne plus à des préventions générales qu’aux circonstances particulières des faits ; son style est bas et dur, mais d’une énergie quelquefois pittoresque ; et il a un grand mérite, celui d’être à lui.

François-Eudes de Mézeray

François-Eudes de Mézeray

Mézeray est né en 1610, à Ri (Normandie). Son père était chirurgien ; son frère cadet, Charles-Eudes, était chirurgien-accoucheur, assez habile dans sa profession ; il était connu sous le nom de Douay. Jean-Eudes, leur frère aîné, fut le fondateur de la congrégation des prêtres, nommés de son nom, Eudistes. Ce Jean-Eudes était l’objet continuel des plaisanteries et des persécutions de Mézeray, qui avait autant de malice et de causticité que Jean-Eudes avait de dévotion et de simplicité. Mézeray entra d’abord dans le service, et le quitta bientôt pour se livrer au travail avec tant d’ardeur, qu’il en eut une maladie dangereuse. Le cardinal de Richelieu, ayant appris son état et en ayant su la cause, lui envoya cinq cents écus dans une bourse aux armes de Richelieu, et lui fit donner une pension considérable.

Quand les besoins de l’État et les dépenses de la guerre amenaient des difficultés ou des délais de paiement, Mézeray se présentait à l’audience du cardinal, et lui demandait la permission d’écrire l’histoire de Louis XIII alors régnant. Le cardinal entendait ce que cela vouloir dire, et les ordres étaient donnés pour que Mézeray fût payé. Il fut fait secrétaire perpétuel de l’Académie française, à la mort de Conrart. Aux élections, sa méthode était de donner toujours une boule noire à l’académicien élu, et auquel il avait souvent donné sa voix. C’était, disait-il, pour maintenir la liberté de l’Académie dans les élections. La vérité est que c’était une des nombreuses, bizarreries de Mézeray, qui en avait de toutes espèces, et qui en avait même beaucoup d’insignifiantes et d’insipides, comme celle de ne se servir jamais de la clarté du jour, de travailler à la chandelle en plein midi, et, s’il lui survenait des visites, de reconduire tout le monde jusqu’à la porte le flambeau à la main, au plus grand jour.

Ses mœurs étaient crapuleuses, et il en parlait d’un ton assorti à la chose, lorsqu’il disait qu’il était redevable de la goutte à la fillette et à la feuillette. Quand il se mettait au travail, il avait toujours une bouteille sur son bureau. Quelques traits de sincérité ou d’honneur contre les traitants, traits auxquels on n’était pas accoutumé alors, lui firent retrancher, sous le ministère de Colbert, d’abord une partie de sa pension, ensuite sa pension toute entière. Il mit à part, dans une cassette, les derniers appointements qu’il avait reçus en qualité d’historiographe, et il y joignit ce billet : « Voici le dernier argent que j’ai reçu du roi ; il a cessé de me payer, et moi de parler de lui, tant en bien qu’en mal. »

Son aversion pour les traitants étant encore augmentée par le retranchement de sa pension, il disait : « Je garde deux écus d’or frappés au coin de Louis XII, surnommé le père du peuple, l’un, pour louer une place à la Grève la première fois qu’on pendra un traitant ; l’autre, pour boire à la vue de son supplice. » A l’article comptable, dans le Dictionnaire de l’Académie, il avait proposé sérieusement cet exemple que son indécence fit rejeter : Tout comptable est pendable. Avec de telles dispositions, on n’est pas fort propre à écrire l’histoire.

Mézeray était de bonne composition sur les erreurs répandues dans les siennes. Le savant père Petau lui disant qu’il y avait trouvé mille erreurs : « Vous n’y avez pas bien regardé, disait-il, pour moi j’y en ai trouvé dix mille. » Etait-ce un aveu cependant, ou une dérision ? Mézeray mourut le 10 juillet 1683. Il avait fait profession d’un grand pyrrhonisme en matière de religion. Dans sa dernière maladie, il rassembla ceux de ses amis qu’il avait pu ou scandaliser ou séduire par ses discours irréligieux : « Souvenez-vous, leur dit-il, que Mézeray mourant est plus croyant que Mézeray en santé. »

Un de ses travers avait été d’aller plus souvent vêtu comme un mendiant. Un jour étant en voyage, et vêtu ainsi, il fut arrêté par les archers des pauvres ; Messieurs, leur dit-il, charmé de cette aventure, qui était fort de son goût, j’aurais peine à vous suivre à pied ; on raccommode quelque chose à ma voiture ; aussitôt qu’elle m’aura joint, nous irons ensemble où il vous plaira.

C’était dans le peuple qu’il aimait à former des liaisons. Un cabaretier du village de La Chapelle, sur la route de Saint-Denis, nommé Lefaucheur, lui plut tellement par sa franchise et ses propos naïfs, qu’il prit l’habitude d’aller passer chez lui des journées entières, et qu’il le fit son légataire universel. Outre ses Histoires de France, son Avant-Clovis, son Traité de l’Origine des Français, on a de lui une continuation de l’Histoire des Turcs, depuis 1612 jusqu’en 1649 ; une traduction française du Traité latin de Jean de Salisbury, intitulé : Les Vanités de la Cour. On lui attribue quelques satires contre le gouvernement, qui parurent sous le nom de Sandricourt.

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