LA FRANCE PITTORESQUE
Epingle (Une) à l’origine de la fortune
du banquier Jacques Laffitte ?
(D’après « Revue de la presse ou Recueil
mensuel des feuilletons, etc. », paru en 1844-1845)
Publié le lundi 8 août 2016, par LA RÉDACTION
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Comment l’ascension sociale et la bonne fortune du célèbre Jacques Laffitte le dut peut-être au fait de s’être donné la peine, à 21 ans et tandis qu’il rendait visite au banquier suisse Perregaux, de ramasser une épingle
 

Les philosophes se plaisent à nous montrer les grands effets souvent produits par de petites causes. C’est là un texte qui doit s’enrichir ici d’un exemple bien frappant. M. Laffitte a possédé trente millions, il a été premier ministre, il est monté au faîte de la richesse et du pouvoir. Si vous cherchez l’origine et la cause première de cette fortune et de ces grandeurs, vous trouvez-une épingle.

Lorsque M. Laffitte vint à Paris en 1788, toute son ambition se bornait à obtenir une petite place dans une maison de banque. Il se présenta chez M. Perregaux avec une lettre de recommandation. M. Perregaux, riche banquier suisse, venait de s’établir dans l’hôtel de Mlle Guimard, que la célèbre danseuse avait mis en loterie, et que le financier avait gagné. Cette charmante habitation reçut la première visite de M. Laffitte ; c’est là qu’il fit son premier pas dans le monde parisien.

Jacques Laffitte
Jacques Laffitte

Le jeune provincial, pauvre et modeste, timide et troublé, entra par cette porte qui avait vu passer toutes les folies du XVIIIe siècle. On l’introduit dans le boudoir de la danseuse, devenu le cabinet du banquier, et il présente sa requête. Impossible de vous admettre chez moi, du moins pour le moment, lui répond le banquier ; mes bureaux sont complets. Plus tard, si j’ai besoin de quelqu’un, je verrai mais en attendant, je vous conseille de chercher ailleurs, car je ne pense pas avoir de longtemps une place vacante.

Ainsi éconduit, le jeune solliciteur salue et se retire. En traversant la cour, triste et le front penché, il se baisse, ramasse une épingle et l’attache sur le parement de son habit. Il était loin de se douter que cette action puérile et toute machinale devait décider de son avenir, et qu’avec cette épingle il allait fixer la fortune.

Debout devant la fenêtre de son cabinet, M. Perregaux avait suivi des yeux la retraite du jeune homme. Le banquier suisse était de ces observateurs qui savent le prix des petites choses, et qui jugent l’espèce humaine sur ces détails futiles en apparence et sans portée pour le vulgaire. Il avait vu ramasser l’épingle, et ce trait le charma.

Dans ce simple mouvement, il y avait pour lui la révélation d’un caractère ; c’était une garantie d’ordre et d’économie ; un gage assuré de toutes les qualités qui font le bon financier. Un jeune homme qui ramassait une épingle devait être un excellent commis, mériter la confiance de son patron et arriver à une haute prospérité. Le soir même, le jeune Laffitte reçut un billet de M. Perregaux, qui lui disait : « Vous avez une place dans mes bureaux ; vous pouvez venir l’occuper dès demain. »

Le banquier ne s’était pas trompé : le jeune homme à l’épingle possédait toutes les qualités requises, et même quelques-unes de plus. Le jeune commis devint bientôt caissier, puis associé, puis maître de la première maison de banque de Paris, puis député, et enfin président du Conseil des ministres (du 2 novembre 1830 au 13 mars 1831).

Mais qui sait ? Sans cette épingle, M. Laffitte ne serait pas entré dans les bureaux de M. Perregaux : un autre patron ne lui aurait pas ouvert une route aussi large, aussi belle ; ses talents et ses lumières n’auraient peut-être pas pu se développer aussi largement et arriver à de si magnifiques résultats.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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