LA FRANCE PITTORESQUE
Cinéma américain : moyen d’asservissement
idéologique des peuples ?
(D’après « Les Potins de Paris », n° du 16 février 1930)
Publié le vendredi 20 mai 2016, par LA RÉDACTION
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Dans son numéro du 16 février 1930, le journal Les Potins de Paris entend dénoncer une « civilisation d’affaires » américaine ne reculant devant aucun moyen pour asservir les esprits et imposer ses valeurs au reste du monde par le biais du cinéma
 

Que nos lecteurs nous pardonnent de leur apporter aujourd’hui, au lieu de révélations sur la conférence de Londres — conférence ayant débuté le 20 janvier 1930 entre les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Italie, le Japon et la France sur la limitation de l’armement naval, et qui aboutit au traité de Londres le 22 avril suivant —, quelques considérations sur le cinéma, avertit le chroniqueur. Il s’agit du cinéma américain. Et nous laissons la parole à son dictateur, M. William Hays — sénateur et premier président de la Motion Picture Producers and Distributors of America.

Lors d’un récent banquet à l’Office du Commerce de New-York, où il traitait « du cinéma et des affaires », ledit M. William Hays s’exprima en ces termes, nous rapporte le chroniqueur :

« Civilisation d’affaires, les cyniques et les poseurs nous lancent dédaigneusement, cette épithète à la tête !... Pour notre part, nous l’acceptions avec orgueil, ayant conscience, grâce aux affaires, d’aller de l’avant et de servir le progrès !... Quel meilleur véhicule, en effet, pour ce dernier ?... N’est-ce point le commerce américain qui, par ses dons constants, permet le développement de la science, des arts, de la religion, accroît le bien général, et, de ce fait, multiplie les possibilités de l’esprit humain, en le dégageant de plus en plus des lourdes nécessités matérielles ? »

Ce n’est déjà pas mal, n’est-ce pas, les arts, la religion, la science dépendant du bon plaisir des hommes d’affaires, ironise en réponse notre journaliste. Par ailleurs, si quelque artiste, écrivain, prêtre, ou professeur, si haute soit sa personnalité, se permet la moindre critique, la moindre liberté à l’égard des façons de penser imposées par les gens d’affaires, il est impitoyablement chassé de son poste, et condamné à mourir de faim.

Car « toute attaque injustifiée (et laquelle, Seigneur, paraîtra justifiée aux manitous du dollar ?) contre notre commerce, est une atteinte portée à nos écoles, nos hôpitaux, nos églises », affirmait Hays.

D’aucuns pensent peut-être qu’une civilisation est d’autant plus élevée qu’elle favorise le développement de l’individu et la liberté de l’esprit. Quelle erreur ! s’exclame notre chroniqueur. Le progrès consiste à asservir toujours plus étroitement la pensée. Gloire au cinéma, car il concourt à « former l’opinion publique ».

Ah ! le rôle civilisateur des films de cow-boys, bathing et chorus-girls aux maillots ajustés, où les jambes gainées de soie se découvrent le plus haut possible !... Quel centre de moralité que ces bureaux d’Hollywood où sont entassées les épîtres, demandes de photographies et de dédicaces, déclarations enflammées des admiratrices du jeune premier et des amoureux de la « vamp » à la mode, la proportion des dollars accordés aux stars étant fonction de l’intensité du « sexe-appeal » des movies établie d’après cette documentation ! fulmine encore le journaliste des Potins de Paris.

M. Hays n’a pas connaissance, sans doute, ironise notre journaliste, de cette organisation, ni de la manière dont les dirigeants de son cinéma commercialisent la libido des masses yankee, refoulé par le « cant » presbytérien et le mouchardage américain.

S’il se contentait de nous affirmer que son cinéma « est désormais le préventif le plus efficace contre la criminalité... », que « rien en effet n’est négligé pour l’amélioration en qualité et en moralité » de ses films, nous n’aurions qu’à sourire. Ce ne serait qu’une manifestation de plus de ce pharisaïsme gonflé de lui-même et des vertus qu’il s’attribue, dont nous ne pouvons nous faire une idée appropriée en notre vieille et narquoise Europe.

« Le cinéma (américain) tient donc à honneur de collaborer au progrès intellectuel et commercial (toujours cet étrange rapprochement) et « toute entrave apportée à son développement doit être considérée comme une atteinte au peuple américain », lançait Hays.

Après l’homélie jésuitique, la menace, commente notre chroniqueur. Et ne croyez pas qu’elle s’adresse à des empêcheurs de gagner en rond se trouvant aux États-Unis. Outre que tout le monde y sait que la plus haute mission assignée à l’homme ici-bas est de faire de l’argent et que chacun y regarde, comme un crime de lèse humanité, voire un sacrilège, d’empêcher quelqu’un d’en amasser (sauf si c’est pour en ramasser davantage), les innombrables ligues, sectes, sociétés, organisations religieuses, morales et éducatrices, sont en relation avec les entreprises de cinéma, elles les aident, et en sont... aidées de retour.

Non, il s’agit de la proclamation d’une véritable mystique, dénoncée dernièrement par M. Philipp, professeur de l’Université de Lyon, et fort averti des choses d’Amérique, mystique qu’il faut imposer bon gré mal gré au reste du monde.

Note : suite à plusieurs scandales éclatant dans les années 1920 et ébranlant l’industrie naissante du cinéma hollywoodien, William Hays sera contraint d’adopter au début des années 1930 un « code de censure » appelé Code Hays, qui encadrera les productions cinématographiques jusqu’en 1966.

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