LA FRANCE PITTORESQUE
Philanthropie à la mode
ou prolifération des
« bienfaiteurs de l’humanité »
(D’après « Le Musée pour rire », paru en 1839)
Publié le vendredi 21 octobre 2016, par LA RÉDACTION
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En 1839, Louis Huart, journaliste et futur directeur de théâtre, fustige sur un ton résolument humoristique et décapant, les philanthropes de façade qui, non sans prendre soin de voir leur inaction relayée par la presse, se donnent bonne conscience et font miroiter à leurs congénères un monde meilleur...
 

Depuis quelques années surtout, la philanthropie est devenue une manie générale, une mode universelle, explique Louis Huart ; on s’occupe à améliorer, à civiliser les habitants des quatre et même des cinq parties du monde. Mais, par malheur, ces amis du genre humain font beaucoup plus de bruit que de besogne, beaucoup plus de mauvais discours que de bonnes actions, et n’inscrivent leur nom sur des listes de souscriptions que les jours où l’on souscrit pour un de ces banquets philanthropiques où l’on mange au profit des pauvres Irlandais qui meurent de faim.

Mais outre la philanthropie, poursuit Huart, la spécialité est encore à la mode actuellement : ainsi, de même qu’il y a des tailleurs spéciaux pour chemises, pour gilets, pour pantalons, etc. ; de même il y a des philanthropes spéciaux pour les prisons, pour les naufragés, pour l’extinction des ivrognes et des vignerons, pour les enfants trouvés, pour les enfants perdus, etc. En outre, il y a des philanthropes, non moins spéciaux, pour la propagation de la vaccine, pour la propagation des connaissances utiles, pour la propagation de la soupe sans pain, sans viande et sans légumes, pour la propagation des publications pittoresques, y compris le Musée pour Rire, etc., etc.

Puis enfin, il y a les philanthropes spéciaux qui s’occupent d’améliorer ce qui existe. Ainsi, on s’occupe d’améliorer les chevaux, les hommes, les betteraves, les grands criminels, les gardes nationaux , les potirons et les gendarmes ! s’exclame encore Louis Huart.

Grâce aux philanthropes modernes, nos arrière-petits-neveux vivront au milieu de la société la plus améliorée que l’on pourra imaginer. Les chevaux deviendront gros comme des éléphants et légers comme des gazelles, les potirons surpasseront les melons de nos jours, les gendarmes ne seront plus enrhumés du cerveau, les gardes nationaux feront des bassesses pour monter leur garde, et les brigands n’assassineront plus sans avoir, au préalable, présenté leurs excuses à la victime, et sans lui avoir demandé le genre de mort qui lui serait le plus agréable !

La France sera un véritable pays de Cocagne, raille notre journaliste. Ah ! combien j’en veux à mes parents de m’avoir donné le jour une quatre-vingtaine d’années trop tôt ! Ce n’est véritablement que vers l’an 1950 que l’on connaîtra tous les agréments de la vie ; et tous les Français qui ont cru exister jusqu’à présent, se sont bien grossièrement trompés !

Il est fâcheux seulement que certains philanthropes se contrecarrent les uns les autres dans leurs opérations : ainsi, les uns améliorent la classe des vignerons, tandis que d’autres, non moins philanthropes, cherchent à améliorer, c’est-à-dire à supprimer la classe des buveurs de vin ; ceux-ci améliorent la betterave, tandis que ceux-là améliorent son ennemie intime, la canne à sucre ; quelques-uns cherchent à détruire le crime, tandis que d’autres procurent une foule de douceurs aux criminels.

Nous insistons surtout sur ces deux dernières classes de philanthropes, parce que ceci regarde tout le monde, parce que tout le monde a intérêt à ce qu’on améliore les prisonniers, si l’on peut, mais à ce qu’on n’améliore pas trop les prisons.

Certains philanthropes n’ont pas assez de larmes à verser pour s’apitoyer sur le sort d’un malheureux jeune homme qui a eu l’imprudence d’assassiner son père et sa mère ; ils se récrient sur la peine de mort, sur cette loi barbare qui va faire tomber une tête couverte de cheveux blonds et bouclés ; ils demandent à grands cris qu’on leur rende ce jeune homme, qui, peut-être, n’est qu’égaré, qui, peut-être, a du bon, beaucoup de bon !

Mais le père et la mère, me direz-vous, on ne songe donc pas à leur donner aussi une larme, ou même deux larmes, ce qui n’est pas trop pour deux personnes ? Que voulez-vous, on ne peut pas pleurer pour tout le monde ; il est très fâcheux qu’ils aient succombé sous les coups de hache d’un fils imprudent ; si nous ne craignions même de nous servir d’une expression trop forte, nous dirions d’un fils irrespectueux ; mais après tout, en mourant avant leur fils ils n’ont fait que suivre les lois de la nature.

Ainsi donc, qu’on nous rende ce fils, dont la conduite a été légère ; nous allons l’améliorer, et nous ne tarderons pas à le rendre à une société dont il sera, peut-être, le plus bel ornement !

Deux ou trois ans après, le même jeune homme empoisonnera sa femme. En apprenant la nouvelle, le comité philanthropique se dira : « Ah ! diable ! il paraît que nous ne l’avons pas encore totalement amélioré ! Cependant il y a déjà du mieux, puisque cette fois il n’a tué qu’une personne. Allons, renvoyez-nous ce jeune homme, nous allons encore consacrer six mois à l’achèvement de son éducation ! »

Il est un raisonnement merveilleux que messieurs les philanthropes ne manquent jamais de mettre en avant pour défendre leurs jeunes gens imprudents ou égarés, se moque encore Louis Huart : « En faisant tomber sa tête, vous ne faites pas revivre sa victime ! » Malheureusement, il n’est que trop vrai, on ne fait pas revivre la victime ; mais par la crainte d’une punition terrible, on empêche que cinquante autres victimes ne tombent sous les coups d’assassins qui ne se gêneraient nullement dans leur conduite, s’ils ne risquaient que d’être améliorés !

Tous les philanthropes modernes s’entendent merveilleusement sur un seul point, c’est sur la publicité qui doit être donnée à leur philanthropie. On ne distribue pas un bouillon, on n’améliore pas un ivrogne, on ne vide pas une bouteille en buvant à l’abolition de l’esclavage, sans que le monde entier en soit averti au moyen des réclames adressées aux journaux.

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