LA FRANCE PITTORESQUE
Godelureau
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Publié le vendredi 23 février 2024, par Redaction
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Jeune homme faisant le galant auprès de la gent féminine
 

Molière écrit dans l’École des femmes (Acte IV, scène 1) :

J’ai peine, je l’avoue, à demeurer en place,
Et de mille soucis mon esprit s’embarrasse,
Pour pouvoir mettre un ordre et dedans et dehors,
Qui du godelureau rompe tous les efforts.

« De godellus, dit Ménage, nous avons fait Godeau, qui est un nom de famille. » En effet, c’était celui de l’évêque de Grasse. Gode, Godin, Gaudin, Godon et Gaud, autres noms de famille, ont également, selon Ménage, cette origine. Il a oublié Godinot, Godiche et Godichon. Il ajoute : « De godellus, on a fait godellurus, et de godellurus godellurellus dont godelureau. » Tout cela est aussi ingénieux que faux.

Un jeune homme faisant le galant
Un jeune homme faisant le galant. © Crédit illustration : Araghorn

Roquefort définit ainsi godelureau : « Fainéant qui s’amuse à faire le joli cœur auprès des femmes. » Cette définition convient, en effet, au sens que Molière donne à ce mot dans le passage cité, et dans cet autre : « De beaux godelureaux, pour donner envie de leur peau ! » (L’Avare) Reste encore à tirer l’étymologie de ce mot.

Et d’abord, il n’y a pas de difficulté sur le sens de gode. C’est la troisième personne du verbe goder (venant de gaudere, se réjouir), laquelle fit aussi got : « La damoiselle bien le got. » (Roman de Florance et Blanche-Flore, v. 2481.)

Quant à lureau, omis par Roquefort, il a pour racine leure ou loirre : au propre, « instrument de fauconnier, selon Nicot, fait en façon de deux ailes d’oiseau, accouplées d’un cuir rouge pendu à une laisse, avec un crochet de corne au bout, pour affaiter et introduire l’oiseau de leurre qui est neuf, pour lui apprendre à venir sur le leurre, et de là sur le poing, lorsqu’on l’appelle. »

On lit dans le Roman de la Rose, v. 7557 et suivants :

Puisqu’ils prennent, c’est chose faite,
Car si cum li loirres afaite
Pot venir au soir et au main
Le gentil espervier à main,
Ainsinc sunt afaitié par dons
A donner graces et pardons
Li portiers as fins amoureus.

De là, on a dit au figuré leure, pour appât, plaisir qui tente et qui séduit, tromperie, caresse feinte. Leuré, au dix-huitième siècle, signifiait par antiphrase fin, rusé, déniaisé à force d’avoir été la dupe des autres. Le Roux, dans son Dictionnaire comique, cite cet exemple : « Un auteur qui a passé deux ou trois fois par les mains des libraires de Hollande, devient leurré à l’égard des autres libraires narquois. »

Un lureau était donc proprement un bon compagnon, qui avait son couvert mis partout ailleurs que chez lui, vivait de repues franches, trompait les femmes, volait les marchands, un fripon enfin, maître en l’art de la pince et du croc tel qu’était Villon, tel que fut Faifeu ; et on lit dans Légende de maistre Pierre Faifeu (chapitre XIII) :

Avoir des gens qui portassent corbeilles.
Barriz, flascons, pincernes ou bouteilles,
Faire semblant de voulloir tout tuer,
Sans rien frapper, mais les destituer
Tant seulement des bribes et lorreaux,
Pour le soupper des compaignons lureaux.

De lureau, on a fait leuron, puis luron. « Plusieurs jeunes leurons amoureux fréquentant la chasse des masques, apprennent à deviser et bien parler, et avoir la bouche fraische, deviennent serviteurs des dames, se façonnent et acquièrent de l’esprit. » (Martial, de Paris, Arrêts d’amour)

Et la chanson de saint Vincent, patron des vignerons, est ainsi libellée :

Qui dit un bon vigneron,
Semble dire un bon luron,
Un joyeux, un bon vivant,
Tour à tour buvant,
Tour à tour aimant,
Du vin au sexe passant,
Et dévot à saint Vincent.

Mais leuron et luron, comme on le voit ici, se sont fort éloignés du sens de leur primitif. Il en est de même de godelureau. C’est toujours un jeune homme qui fait l’agréable auprès des femmes ; mais il n’est pas nécessairement un viveur, ni un escroc. Aussi un très vieux mot qui a quelques rapports de forme avec celui-là, et qui correspond assez bien à l’idée qu’on se fait d’un galantin, semble-t-il préférable : cuidériaulx.

Eustache Deschamps (1340-1404), dans La fiction des oiseaulx, écrit :

Lors dit l’un : il vous faut dépaindre
De vostre cuer, et tout estaindre
L’ennortement des cuidériaulx.

Le poète entend par là les présomptueux et les fats. C’est aussi le sens que Nicot donne à ce même mot un peu modifié : « Cuidereau, dit-il, audaculus, gloriosus. »

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