LA FRANCE PITTORESQUE
Galette des Rois : invention jugée
« diabolique » par un pâtissier en 1906
(D’après « Mon beau livre. Mensuel illustré pour la jeunesse », paru en 1906)
Publié le dimanche 8 janvier 2012, par LA RÉDACTION
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Que met-on dans ces fameuses galettes ? s’interroge Henri Pellier en 1906, du mensuel Mon beau livre, qui se rend chez son pâtissier habituel afin de mener « une interview aussi pittoresque que gentiment intéressante » en vue de glaner quelque détail sur la coutume d’offrir jadis la galette et la substitution de la fève par des objets de toutes sortes
 

La galette des Rois ! En voici une qui évoque de doux souvenirs avec sa fève. Mais, au fait, ce n’est plus une fève qu’on met aujourd’hui dans la fameuse galette. Qu’est-ce qu’on y a donc mis depuis plusieurs années ? Grave question, et compliquée, à laquelle seul mon pâtissier, c’est-à-dire le pâtissier de ma rue, pouvait victorieusement répondre. Tous les jours, en passant devant sa boutique, je le voyais, le pâtissier de ma rue. Il était tout de blanc vêtu, avec un grand tablier blanc qui couvrait son gros ventre, et sa bonne figure réjouie apparaissait toute rouge et épanouie sous la petite toque blanche qui le coiffait de travers.

On devinait à son air satisfait qu’il venait d’inventer un nouveau gâteau, ou de goûter une sauce réussie. Et il trônait derrière son comptoir, parmi les entremets compliqués, au milieu du marbre, des glaces et des ors qui faisaient étinceler la boutique. Certes, il était imposant, mon pâtissier. J’eus pourtant le courage de l’aborder et de le questionner avec un respectueux intérêt sur la galette des Rois.

Aussitôt, ses sourcils se froncèrent, son sourire disparut, et c’est d’une voix presque fâchée qu’il me répondit :

« Ah ! monsieur, quelle invention diabolique que la galette des Rois ! Si vous saviez ce qu’elle me coûte ! Plus de quatre cents francs d’œufs, sans compter le reste. Songez donc que, huit jours ayant les Rois, de nouveaux clients viennent ici des quatre coins de Paris, qui exigent une galette, « leur » galette, et qu’ensuite je ne revois jamais.

Fève et Galette des Rois
Fève et Galette des Rois

« Il y a ainsi des malins qui vont chez cinq ou six pâtissiers à l’époque des Rois, et qui s’offrent « gratis » de la galette pour toute une semaine ! Et cela à nos frais ! C’était devenu un tel abus, qu’en 1903, la plupart : des boulangers avaient décidé de donner, à la place de la galette, un petit sac de farine. J’ai voulu faire comme eux.

« Ah, bien oui ! La première cliente à qui j’offris son petit sac de farine était une grincheuse qui me le jeta à la figure. Ma farine m’entra dans la bouche et dans
le nez au point que je faillis étrangler.

« – Mais, fis-je doucement remarquer, s’il vous est si pénible de parler de la galette des Rois, causons seulement de ce que l’on met dedans. »

Mon pâtissier devint encore plus rouge. Ses petits yeux disparurent sous ses sourcils froncés, et il brandit une cuiller qui lui servait à arroser de rhum un reluisant baba :

« Ce qu’on met dans la galette des Rois ! s’écria-t-il. Ah ! ça, c’est le bouquet ! Autrefois on se contentait d’une fève qui suffisait bien à désigner le roi ou la reine de la fête. Mais il paraît que c’était trop simple. Et puis, une fève, cela manquait de charme et d’imprévu. Alors, les malheureux pâtissiers durent se creuser la cervelle pour trouver quel objet amusant et délicat ils introduiraient dans la galette des Rois.

« Et, depuis quelques années, cette fève à remplacer, c’est pour moi un terrible problème et aussi, hélas ! l’occasion des critiques les plus acharnées. Car, vous m’entendez bien, le jour où les clients s’avoueront contents et satisfaits, eh bien ! ce jour-là, la terre aura cessé de tourner ! »

Lui, cependant, continuait à tourner autour du baba qu’il inondait d’un rhum doré et capiteux. Comme il me vit attentif à ses explications, il daigna les continuer :

« Je vous disais que les clients ne sont pas raisonnables. Jugez-en plutôt : après la fève, je mis dans mes galettes de petites poupées en porcelaine. Comme elles avaient la tête noire, de mauvais esprits prétendirent que cette peinture pouvait occasionner des troubles dans la digestion. Je remplaçai les poupées par un sabot.

« Il faut croire que ce petit sabot en porcelaine était trop dur, car une dame m’envoya une lettre d’injures avec une de ses dents qui s’était, affirmait-elle, brisée sur le maudit sabot. J’adoptai alors pour mes galettes de petites cartes à jouer, puis de légères médailles sur lesquelles était dessiné un trèfle à quatre feuilles. C’était à la fois porte-veine et très poétique.

« Un de mes clients ne le jugea pas ainsi, car il vint ici se plaindre de ce que j’introduisais du trèfle dans mes galettes, demandant avec ironie si je n’irais pas jusqu’à lui faire manger du foin. Il l’aurait mérité, l’animal !

« Mais, fit remarquer le pâtissier en quittant son baba, il me semble que j’oublie quelque chose dans mon énumération. »

Et il compta sur ses doigts :

« Voyons, après la fève, il y eut la poupée, le sabot, la petite carte à jouer, la médaille avec un trèfle. Ça fait quatre objets. Sapristi ! j’en oublie un. C’est, du reste facile à vérifier. J’ai, dans un carton, au haut de ce buffet, tous les petits objets que je mets dans mes galettes. »

Et, avec une vivacité que je ne lui aurais jamais soupçonnée, le gros pâtissier grimpa sur une des chaises de sa salle à manger et saisit, d’une main sûre, le carton qui se trouvait tout au haut du buffet. Malheureusement la chaise était cannée de façon très légère, et le bonhomme était si lourd que son pied, puis sa jambe, passèrent au travers. Cependant, du carton qui était tombé dans cette dégringolade, venait de s’échapper une pluie de menus objets en porcelaine, poupées, sabots, cartes, médailles... et cochons.

En apercevant ces derniers, le pâtissier, malgré sa position critique, ne cessait de crier : « J’ai trouvé celui que j’oubliais, c’est un cochon, un petit cochon ! »

A ce moment, une cliente entrait dans la boutique. Dans sa précipitation à l’aller recevoir, le pâtissier oublia qu’il avait toujours la jambe prise dans la chaise. Il courut et s’étala avec un fracas épouvantable au milieu de la boutique, entraînant deux assiettes remplies de petits fours et le beau baba tout ruisselant de rhum.

Enfin, dégagé après mille efforts : « C’est encore cette maudite galette des Rois qui m’a porté la guigne ! criait-il d’une voix terrible. Mais aussi, quel est l’imbécile qui est venu mettre la conversation sur ce sujet-là ? »

J’avais déjà disparu et je cours encore, conclut Henri Pellier.

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