LA FRANCE PITTORESQUE
Toutes les vérités
ne sont pas bonnes à dire
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Publié le dimanche 25 décembre 2011, par LA RÉDACTION
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On peut s’attirer souvent bien des désagréments en faisant à de plus puissants que soi des reproches même mérités
 

Il arrive souvent que les puissants semblent faire appel à la sincérité de ceux qui les entourent et leur permettent de tenir compte de la franchise de leurs critiques. Le jour venu de recevoir des avis qu’ils avaient demandés, ils les regardent comme des offenses. C’est l’expérience que fit à ses dépens, Gil Blas, devenu le secrétaire et le favori de l’évêque de Grenade. Voici comment il raconte que la chose se passa :

« Mon cher Gil Blas, dit le prélat, l’honneur de passer pour un parfait orateur a des charmes pour moi. Quoique l’on apprécie mes ouvrages, je voudrais bien éviter le défaut des bons auteurs qui écrivent trop longtemps et me sauver avec toute ma réputation. Ainsi, j’exige une chose de ton zèle : quand tu me verras baisser, ne manque pas de m’en avertir. Je me fie à toi là-dessus ; mon amour-propre pourrait me séduire... Je te le répète Gil Blas, dès que tu jugeras que ma tête s’affaiblira, donne m’en avis aussitôt. Ne crains pas d’être franc et sincère : je recevrai cet avertissement comme une marque d’affection pour moi. »

« L’archevêque cessa de parler pour attendre ma réponse qui fut une promesse de faire ce qu’il souhaitait. Deux mois après nous eûmes une vive alarme au palais épiscopal ; l’archevêque eut une attaque d’apoplexie, On le secourut si promptement que quelques jours après il n’y paraissait plus. Mais son esprit en reçut une rude atteinte, je le remarquai bien dès la première homélie qu’il composa. Je ne trouvai pas toutefois la différence qu’il y avait de celle-là avec les autres assez sensible pour conclure que l’orateur commençait à baisser. J’attendis encore une autre homélie pour mieux savoir à quoi m’en tenir. Oh ! pour celle-là, elle fut décisive. Tantôt le bon prélat se rabattait, tantôt il s’élevait trop haut ou descendait trop bas. C’était un discours diffus, une rhétorique de régent usé...

« Voilà un sermon qui sent l’apoplexie, me dis-je alors à moi-même. Allons, monsieur l’arbitre, préparez-vous à faire votre office... Je ne savais de quelle façon entamer la parole. Heureusement l’orateur lui-même me tira de cet embarras en me demandant si l’on était satisfait de son dernier discours. Je répondis qu’on admirait toujours ses homélies, qu’il n’était personne qui n’en fût charmé. Néanmoins, Monseigneur, ajoutai-je, puisque vous m’avez recommandé d’être franc et sincère, je prendrai la liberté de vous dire que votre dernier discours ne me parait pas tout à fait de la force des précédents. Ne pensez-vous pas cela comme moi ?

« Ces paroles firent pâlir mon maître qui me dit avec un sourire forcé : Monsieur Gil Blas, cette pièce n’est donc pas de votre goût ? Je vous parais baisser, n’est-ce pas, et vous croyez qu’il est temps que je songe à la retraite ? – Je n’aurais pas été assez hardi, lui dis-je, pour vous parler si librement, si Votre Grandeur ne me l’eût ordonné. Je ne fais donc que lui obéir et je la supplie très humblement de ne pas me savoir mauvais gré de ma hardiesse. – A Dieu ne plaise que je vous la reproche, interrompit-il avec précipitation. Je ne trouve pas du tout mauvais que vous me disiez votre sentiment ; c’est votre sentiment seul que je trouve mauvais. N’en parlons plus, mon enfant. Vous êtes trop jeune pour démêler le faux du vrai. Apprenez que je n’ai jamais composé de meilleure homélie que celle qui a le malheur de n’avoir pas votre approbation. Désormais, je choisirai mieux mes confidents. Allez, poursuivit-il, en me poussant par les épaules hors de son cabinet, allez dire à mon trésorier de vous compter cent ducats, et que le ciel vous conduise avec celte somme ! Adieu, monsieur Gil Blas, je vous souhaite toutes sortes de prospérités, avec un peu plus de goût ».

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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