LA FRANCE PITTORESQUE
Perdre la boussole
()
Publié le lundi 4 juillet 2016, par LA RÉDACTION
Imprimer cet article
Perdre la raison
 

Voilà un de ces rares dictons populaires qu’on voudrait voir pénétrer dans la langue polie, parce qu’ils semblent, par la pureté irréprochable de leur formule et la justesse de leur application, avoir des titres à cet honneur. Mais il en est des mots comme des hommes les meilleurs, leur fortune dépend du hasard et du caprice plus que de leur seul mérite.

Il serait à souhaiter que Perdre la boussole fît son chemin par les mêmes moyens ; l’essentiel est d’arriver. Comment rendre d’une manière plus vraie et en même temps plus piquante l’état momentané de la raison dévoyée, et les sottises d’un malheureux qui a, comme on dit plus simplement, perdu la tête ?

Ce qui ajoute à l’excellence de cette métaphore, c’est que, au Moyen Age, les médecins comparaient la tête de l’homme à un vaisseau dont la partie antérieure ou sinciput était la proue, et la partie postérieure ou occiput était la poupe. On rencontre plusieurs fois employées dans ce sens les deux expressions prora et puppis, dans Constantin, moine du Mont-Cassin qui vivait en 1070, et dont nous avons un in-folio d’Opera medica. Elles sont d’abord dans son traité de la Cure des maladies (liv. I, ch. X et XVI ; liv. III, ch. XIV, XV et XVI), puis dans sa Pantechnie (liv. II, ch. III), où il s’exprime ainsi :

« Il y a, à la proue de la tête un os, le coronal, qui diffère du crâne, et qu’on appelle le front ; il y a également, à la pouppe, un os qui diffère aussi du crâne, qui a la forme du lambda grec, et qu’on appelle proprement la pouppe. »

La tête, au sentiment des praticiens du Moyen Age, était donc un vaisseau. Restait à trouver, pour la cervelle qui est le guide et l’âme de ce vaisseau, un nom concordant à ceux sous lesquels son avant et son arrière étaient désignés ; ce nom, l’esprit populaire moderne l’a rencontré c’est la boussole. Perdre la boussole est donc perdre la cervelle, divaguer, battre la campagne.

Ainsi, un orateur qui s’embrouille dans ses motifs, un poète dans ses fantaisies, un mathématicien dans ses calculs, un philosophe dans ses raisonnements, un coupable dans sa défense, un médecin dans son diagnostic, un général d’armée dans ses manœuvres, sont autant de gens chez qui les pensées se dérobent en même temps qu’elles naissent, et qui ont perdu la boussole.

On dit aussi Perdre le nord, pour exprimer la même idée, et nous pouvons lire ainsi dans Le Chansonnier philosophe (1853), de H. Parra :

Tuant la raison et la rime,
Plein d’une sotte vanité,
Plus d’un auteur en vain s’escrime,
Croyant un jour être porté
Au sein de l’immortalité.
A chacun de ces faux poètes
Mon refrain s’adresse d’abord :
Nous avons déjà trop de bêtes ;
Tu perds le nord !

Copyright © LA FRANCE PITTORESQUE
Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

Imprimer cet article

LA FRANCE PITTORESQUE