LA FRANCE PITTORESQUE
De la gabegie d’un État
s’affranchissant des garde-fous
(Éditorial du 10 septembre 2007 paru dans le N° 24 de
La France pittoresque - octobre/novembre/décembre 2007)
Publié le dimanche 4 décembre 2011, par LA RÉDACTION
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« Les contrôleurs... contrôlent ; les réviseurs révisent ; les inspecteurs inspectent ; les vérificateurs vérifient, et la Princesse n’en est pas moins roulée », écrit avec cynisme Henri Morandes en 1913 dans Je sais tout, dénonçant à grand renfort de croustillantes anecdotes la gabegie de l’Etat.

N° 24 de La France pittoresque (octobre/novembre/décembre 2007)
N° 24 de La France pittoresque
(octobre/novembre/décembre 2007)

Et de rapporter l’édifiant témoignage d’un employé entré en 1879 au ministère de la Guerre et chargé d’examiner les comptes de liquidation du 15e corps d’armée : « J’avais bien essayé de vérifier les totaux des longues colonnes de chiffres que comportaient les pièces comptables confiées à ma vigilance ; après avoir obtenu des résultats infiniment variés, je ne tardai pas à reconnaître que les totaux initiaux étaient généralement exacts. J’érigeai en loi cette constatation, et désormais, je me contentai de les cocher au crayon bleu ».

Soupçonnant de pratiques analogues les bureaux chargés du contrôle, il voulut s’en assurer : « J’avisai une énorme liasse de pièces comptables, dûment cochées par moi, et j’y insérai subrepticement un hareng saur (...). Le tout, ficelé solidement fut envoyé au visa du chef de bureau, puis à la signature du directeur ». Quelques mois après sa démission, on exhuma la liasse à sa demande : « La chemise était couverte de visas, de multiples cachets et de signatures dont les paraphes résolus semblaient être l’indice de consciences pures et tranquilles. On déficela le paquet. Est-il besoin de dire que le hareng saur y était toujours, de plus en plus saur ? » Notre homme perdit ainsi « la foi aux redoutables contrôles dont l’administration française est hérissée ».

Et la Cour des comptes ? s’interroge le chroniqueur : « Il n’en faut point médire. (...) Grâce à ses coups de sonde judicieux, elle découvre pas mal de loups qui servent à documenter les rapports présentés à la commission des comptes définitifs. Mais il faut bien le dire, ces rapports tombent au milieu de l’indifférence générale. Les ministres dont les services sont visés y jettent un coup d’œil distrait ; le Parlement s’en désintéresse. Songez qu’ils se produisent généralement une dizaine d’années après les faits irréguliers qui sont mis en cause. C’est de la moutarde après le dîner : il y a longtemps que la digestion est faite ».

Quel troublant écho du passé aux rapports successifs d’une Haute Juridiction qui, un siècle plus tard, continue de pointer en vain mais sans relâche, les prodigalités et dysfonctionnements de certaines administrations publiques...

Valéry VIGAN
Directeur de la publication
La France pittoresque

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