LA FRANCE PITTORESQUE
La gourmandise tue
plus de gens que l’épée
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Publié le vendredi 16 août 2019, par LA RÉDACTION
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La gourmandise est un défaut qui cause beaucoup de torts à ceux qui s’y livrent
 

Ce proverbe nous vient d’Erasme, célèbre écrivain du XVIe siècle, qui composa plusieurs ouvrages en latin ; voici ses paroles : Gula plures quam gladius peremit, phrase que nous avons traduite littéralement.

Suivant Diogène, l’estomac est le gouffre ou le tombeau de la vie. On lit dans le Hava-Mal, poème gnomique des Scandinaves : le gourmand mange sa mort. Nous disons très pittoresquement qu’il creuse sa fosse avec ses dents. Sénèque s’écriait : « Vous êtes étonné du nombre infini des maladies ? Comptez donc les cuisiniers. » Innumerabiles morbos esse miraris ? Coquos numera. Montesquieu écrivait : « Le dîner tue la moitié de Paris, et le souper tue l’autre. »

La gourmandise. Carte publicitaire des éditions Armand Noyer appartenant à la série Les péchés capitaux, publiée au milieu du XXe siècle
La gourmandise. Carte publicitaire des éditions Armand Noyer appartenant
à la série Les péchés capitaux, publiée au milieu du XXe siècle

Mais la gourmandise ne borne pas ses funestes effets aux maladies ou à la mort de ceux qui s’y adonnent ; elle engendre une foule de vices qui influent d’une manière déplorable sur la moralité. Combien d’actions coupables se commettent dans les fumées de la digestion qui n’auraient pas lieu à jeun ! Les législateurs de l’antiquité le savaient bien lorsqu’ils appelaient la diététique à l’appui des bonnes mœurs, en promulguant des lois de régime. En Égypte, en Grèce et ailleurs, ils avaient défendu de traiter les affaires importantes après le repas, de peur qu’il n’eût sur elles une influence déraisonnable et perturbatrice. Excellent usage conservé chez les peuples modernes pour les délibérations des corps de l’État.

C’est la même raison, sans doute, qui avait inspiré à Charlemagne le capitulaire d’après lequel les comtes administrateurs de la justice ne pouvaient tenir les plaids s’ils avaient bu et mangé. Des rois de France de la dynastie capétienne voulurent imposer la sobriété à leurs sujets qui s’en étaient peut-être trop écartés, et ils leur enjoignirent de s’en tenir au pot et au rôt, c’est-à-dire aux deux services du bouilli et du rôti.

Une ordonnance de Philippe le Bel, en 1313, régla la quantité des mets pour chaque repas, à savoir : pour le dîner, un plat de viande avec un entremets, et pour le souper, le potage au lard accompagné de deux plats.

Le seizième canon du concile provincial tenu dans la ville d’Angers, en 1365. interdit aux ecclésiastiques, quelle que fût leur qualité, d’avoir plus de deux plats sur leur table, à moins que ce ne fût pour la réception d’un prince ou d’un personnage de haute considération.

Un règlement fait sous Charles VI prescrivit également de ne servir, en surplus du potage, que deux mets ; les deux mets habituels très probablement. Nemo audeat dare praeter fercula duo cum potagio.

Le soin qu’on prenait de renouveler de telles prescriptions prouve qu’elles étaient souvent enfreintes. D’infraction en infraction, elles tombèrent en désuétude, et les gourmands du XVe siècle purent en toute liberté s’adonner à la bonne chère, corps et âme, tripes et boyaux, suivant l’expression de Rabelais. Le repas alors se divisait en cinq services où figuraient des mets nombreux accommodés à toutes sauces, ainsi que nous l’apprend Taillevent, dans son Viandier pour appareiller toutes manières de viandes.

Cet art de la gueule, comme l’appelle Montaigne, n’a pas cessé depuis de croître et d’embellir. Nous l’avons vu, sous la Restauration, prendre une importance politique et devenir une sorte d’instrument de règne. Si le régime royal du début du XIXe siècle inaugura ce mode nouveau de gouvernement, le régime impérial l’éleva à sa plus haute puissance.

Celui-ci, grâce à son habileté financière qui lui permit de doubler le budget, put seul placer la table ministérielle au niveau de la table des lois, la faire servir de contrepoids à la tribune et assurer sa prépondérance en donnant pleine satisfaction à une grande armée de voraces, en comparaison desquels les anciens ventrus tant chansonnés semblent aujourd’hui tout à fait insignifiants.

La gourmandise tue plus de gens que l'épée. Illustration de Grandville extraite de Cent proverbes, édition parue vers 1860
La gourmandise tue plus de gens que l’épée. Illustration de Grandville
extraite de Cent proverbes, édition parue vers 1860

La mise en scène de ce proverbe par Grandville dans l’illustration donnée ici, n’a pas besoin d’être expliquée : il est inutile de décrire avec des mots ce qu’elle expose aux yeux en traits si expressifs et si caractéristiques. Il n’est personne qui ne puisse, à la simple vue, saisir l’idée tout entière de cette composition, tant elle s’y trouve accusée d’une manière claire et significative dans l’ensemble et dans les détails.

Quoi de plus pittoresquement original que cet énorme glouton à groin de pourceau, qui est tout ventre depuis le menton jusqu’aux cuisses, et qui semble n’avoir été créé et mis au monde que pour montrer jusqu’où la peau humaine peut s’étendre ! Nous avons à faire remarquer, en outre, que la devise inscrite sur le drapeau arboré par le goinfre est un trait d’opposition au célèbre adage Mange pour vivre et ne vis pas pour manger. Ajoutons que cet adage, dont on attribue l’invention à Socrate, qui se plaisait à en recommander la pratique comme un excellent moyen d’entretenir la santé du corps et celle de l’âme, se trouve quelquefois énoncé dans les livres du Moyen Âge par les lettres initiales des mots qui le composent en latin E. U. V. N. V. U. E. Edas Ut Vivas, Non Vivas Ut Edas.

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