LA FRANCE PITTORESQUE
Être gras comme un moine
(D’après « À la table des moines. Ascèse et gourmandise de la Renaissance
à la Révolution » (par Fabienne Henryot) paru en 2015 et « Matinées
sénonaises ou Proverbes français » (par l’abbé Jean Tuet) paru en 1789)
Publié le vendredi 1er novembre 2019, par LA RÉDACTION
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Être très gras, voire obèse
 

Avant 1789, il y avait en France plus de quarante mille moines. Ceux qui avaient la réputation de faire les plus succulents repas et, par cela même, d’être les plus gras, étaient les Bernardins, les Prémontrés, les Bénédictins, dont la table était toujours si abondamment servie que les seigneurs de leurs voisinages qu’ils invitaient étaient parfois embarrassés pour leur rendre la pareille.

L’expression se rencontre fréquemment dans les récits littéraires comme dans les textes polémiques de toutes époques. La gourmandise et l’embonpoint monastiques sont depuis longtemps utilisés comme signes d’une suralimentation contraire à l’état régulier. Au Moyen Âge déjà, la littérature hagiographique monastique fait progressivement de la corpulence le symptôme le plus évident de la gloutonnerie des moines ou des chanoines.

Caricature de moines et nonnes à la vie dissolue. Gravure de 1609
Caricature de moines et nonnes à la vie dissolue. Gravure de 1609

Ce lien de cause à effet apparaît au XIIe siècle. Maints récits évoquent des moines en situation de transgression dénoncés par leur ventre distendu. Il faut souligner que cette littérature naît au sein même du monachisme ; si elle pointe un vice qui guette les religieux, elle n’est pas, loin s’en faut, antimonastique, mais vise la réformation et le perfectionnement des religieux.

Cette corrélation entre obésité et mollesse morale est probablement présente dans toute la société, car quelques décennies plus tard, la littérature profane s’en empare pour dénigrer les déviances d’une partie du corps monastique. Les chansons de geste font souvent du moine un être couard, installé dans une vie tranquille, soit l’exact contraire du preux chevalier héros de ces poèmes. Elles imposent progressivement un stéréotype visuel qui associe la bedaine pesante du moine jouissant paisiblement de son confort et la décadence monastique.

Dans le Roman de la Rose, au XIIIe siècle, Guillaume de Lorris dit des amants instables :

Et bien sçachiés qu’amours ne laisse
Sur fin amant couleur, ne greffe.
De ce ne sont apparissant
Ceulx qui dames vont trahyssant ;
Et dient, por eulx losengier [louer, louanger],
Qu’ilz ont perdu boire et mangier ;
Et je les voy, comme jengleurs [trompeurs]
Plus gras qu’abbés, ne que prieurs.

Aux XIIIe et XIVe siècles, les fabliaux, petits contes destinés à faire rire, récupèrent cette figure désormais ordinaire et attendue de la littérature, aux dépens de laquelle on rit volontiers. Dans le Roman de Renart, le plus célèbre de ces contes, le loup Ysengrin rend visite à Renart, qui s’est déguisé en moine. Espérant un repas, le loup demande : « Que mangent donc vos moines ? » À cela, Renart répond : « Je vous le dira tout de suite : ils mangent des fromages mous et force poissons aux gros cous. Saint Benoît nous a commandé de ne jamais manger plus mal. » Et Renart attaque un plat d’anguilles, exigeant d’Ysengrin affamé qu’il se fasse moine s’il veut en manger aussi. Le loup, plein d’espoir, demande : « Aurai-je beaucoup de poisson ? » Et Renart s’empresse de lui jouer un vilain tour en tonsurant son poil.

Dans La Vessie au prêtre, un fabliau de Jacques de Baisieux, trouvère du XIIIe siècle, deux dominicains d’Anvers demandent l’hospitalité à un prêtre, « pensant bien qu’il les garderait à manger, boire et festoyer, comme il l’avait fait maintes fois ». Le pauvre curé étant malade, ils doivent renoncer à leur repas, mais tentent de le convaincre de léguer de l’argent au couvent dominicain. Le curé leur fait une vague promesse de deux cents livres, et les religieux, de retour à leur couvent, fêtent l’événement avec la communauté en « commandant force poissons, vins vieux, vin nouveau, flans, pâtés. On s’empiffre autour de la table et chaque frère prend ses aises ; ils ne boivent pas de la piquette ».

Moine à la bouteille de vin. Peinture de Gaetano Bellei (1857-1922)
Moine à la bouteille de vin. Peinture de Gaetano Bellei (1857-1922)

Les adjectifs « gras » et « gros » s’accolent dès lors presque systématiquement à « moine » dans la littérature profane. Les écrivains de la Renaissance campent de plaisants moines pansus dans une littérature en langue vernaculaire donc appelée à une diffusion élargie. Une épigramme de Clément Marot, par exemple, intitulée explicitement D’un gros prieur, dépeint un religieux encore vautré dans son lit en pleine matinée ; une perdrix rôtit dans la cheminée de sa chambre, et on lui sert un broc de vin blanc. Une fois ce mets englouti, il s’exclame : « Mon Dieu, donne moy patience / qu’on a de maux pour servir saincte église. »

S’ensuit alors toute une littérature qui emploie jusqu’à la figer l’expression « gras comme un moine ». On la retrouve sous la plume de Nicolas Peiresc en 1631 ; en 1648, Charles Coypeau d’Assoucy évoque Bacchus, « gras comme un moine », dans Le Jugement de Pâris en vers burlesques. En 1726, Grandval, dans Le Vice puni ou Cartouche fait dire au narrateur : « Comme un convalescent je mange tous les jours. Je chante comme un fou. Je suis gras comme un moine. Je dors comme un abbé. Je bois comme un chanoine. »

Jean-Nicolas Moreau de Brasey, en ses Mémoires politiques, amusants et satiriques publiés en 1735, se remémore un séjour chez un comte et une comtesse où il vit confortablement : « Je suis couché, nourri, comme l’est un chanoine / Je dors à plein collier, je suis gras comme un moine /Je deviens paresseux, lourd de corps et d’esprit ». Anne-Claude de Caylus, dans l’Histoire de Monsieur Guillaume, cocher publiée en 1737, décrit l’abbé Evrard, à vrai dire sans doute plutôt un prêtre séculier, qui « étoit gras comme un moine (...) son visage étoit frais et vermeil comme une rose, à cause du bon vin de Bourgogne qu’il buvoit, pour fortifier son estomac contre le bréviaire ». Jean-Jacques Rousseau puis Voltaire l’utilisent enfin à de multiples reprises.

C’est seulement en 1690 que Furetière mentionne cette expression au sein de son Dictionnaire ; puis elle apparaît dans la deuxième édition du Dictionnaire l’Académie française, publié en 1718. Philibert Joseph Le Roux, dans son Dictionnaire comique, satirique, critique, burlesque de 1735, enregistre cette expression qu’il estime passée dans le langage courant ; André Joseph Panckoucke la cite aussi dans le Dictionnaire portatif des proverbes français de 1749. Au même moment, le dramaturge Pierre-Claude Nivelle de La Chaussée réunit deux locutions courantes concernant les moines dans cet alexandrin ironique : « La panse fait le moine, et non pas les habits. »

Bien avant d’être la cible d’attaques littéraires dans nos contrées, l’embonpoint était mal considéré dans l’antiquité. Un gros ventre déshonorait à Sparte, au IVe siècle avant J.-C. Anclides, que la bonne chère avait, comme on dit, trop chargé de cuisine, fut à ce sujet cité en justice et vertement réprimandé par le général Lysandre. Peu s’en fallut qu’on ne l’envoyât maigrir en exil ; on voulut bien se contenter de l’en menacer, s’il ne réformait le luxe de sa table. Selon Plotin, ceux qui ne songent qu’à engraisser leur corps se changement, pour ainsi dire, en arbres, et ne font plus que végéter.

Les Égyptiens étaient persuadés que l’embonpoint fouille l’âme. À la mort d’un grand de leur nation, quand on avait préparé toutes les drogues nécessaires pour l’embaumer, on séparait de son corps le ventricule, et on l’enfermait seul dans un petit coffre. Ensuite l’embaumeur, ayant tourné la face du cadavre vers le soleil, adressait à cet astre et à tous les habitants du ciel la prière suivante, au nom du défunt :

Étiquette du camembert Le Moine gourmand
Étiquette du camembert Le Moine gourmand

« Soleil, souverain maître de la Nature, et vous, Divinités célestes, qui accordez aux mortels le précieux don de la lumière, daignez me recevoir parmi les habitants du ciel. Pendant toute ma vie, j’ai rendu aux dieux de mes ancêtres le culte le plus religieux, et aux auteurs de mes jours l’honneur qui leur était dû. Je n’a point trempé mes mains dans le sang de mes semblable, je n’ai point retenu de dépôt, ni commis aucun forfait. Si l’on peut me reprocher quelques excès de table, il faut en rejeter la cause, non sur moi, mais sur cette partie de ma dépouille mortelle. »

En prononçant ces derniers mots, l’embaumeur montrait du doigt le coffre où le ventricule était renfermé, puis il le prenait, le jetait à l’eau en forme de sacrifice, et embaumait le reste du corps, qui était exempt de toute tache. C’est Adrien Junius (1512-1575) qui tira d’une source grecque peu connue, cette cérémonie religieuse et la prière qui l’accompagne.

Le même peuple, dans ses sacrifices expiatoires, interdisait à ses prêtres l’usage des viandes et des poissons, et ne souffrait sur leur table que certains oiseaux, squelettes ailés qui n’offraient presque rien à manger. On donnait à entendre, par ce symbole, qu’un aliment simple et léger doit suffire à des hommes occupés aux choses divines, et qui, élevant leurs pensées jusqu’à l’Être suprême, doivent rejeter avec horreur toute nourriture qui, engraissant le corps, le remplit d’humeurs, et enveloppe l’âme de nuages épais qui l’empêchent de prendre son essor vers le ciel.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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