LA FRANCE PITTORESQUE
Crier haro sur quelqu’un
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Publié le vendredi 22 mars 2019, par LA RÉDACTION
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C’est dénoncer quelqu’un à l’opinion publique à cause d’une mauvaise action
 

Suivant une coutume de Normandie on faisait arrêt sur quelqu’un ou sur quelque chose avant de recourir au juge. On a pensé que cette expression remontait à l’époque fort ancienne où un certain Rollon, chef des Normands qui envahirent la Neustrie au Xe siècle, vint s’établir en France. Il avait soumis ses soldats à une discipline tellement sévère que son nom était devenu un épouvantail pour les criminels. On peut en juger par ce seul fait :

« Un jour qu’il chassait dans une forêt accompagné de ses principaux officiers et de quelques seigneurs, un de ceux-ci dit en riant qu’il se croirait perdu, s’il avait le malheur d’être obligé de rester seul la nuit dans ce bois. Rollon lui répondait qu’il aurait tort de rien craindre et qu’il y serait aussi en sûreté que chez lui. En disant cela, il détacha un magnifique collier d’or qu’il portait à son cou et le pendit à un arbre voisin, en lui affirmant qu’aucun homme n’oserait y toucher. En effet, trois ans après, lorsque Rollon mourut, le collier était encore suspendu à l’arbre et on l’en détacha pour le mettre dans son cercueil. »

La crise viticole. Haro sur le buveur d'eau claire
La crise viticole. Haro sur le buveur d’eau claire (1907)

On invoquait le nom du prince pour obtenir justice et c’était rarement en vain : Ha ! Rollon ! était la formule consacrée par l’usage ; de là plus tard s’est formé le mot Haro, qui serait un dérivé du verbe celtique haren, crier, appeler en aide. Cependant, il existait des institutions analogues au haro en France et en Angleterre à une époque antérieure à la conquête de Rollon.

Au XIIIe et au XIVe siècle, on retrouve ce cri de Haro également dans d’autres parties de la France comme une invocation à la justice contre l’abus de la force. Une ordonnance du roi saint Louis obligeait les habitants de Paris, lorsqu’ils voyaient un acte de violence près d’être commis, d’accourir pour l’empêcher et, s’ils ne le pouvaient pas, de pousser un cri qui donnât l’éveil et fit arriver du secours.

Ce même mot haro peut avoir une signification anglaise, car le terme halloo de cette langue sert à exciter les chiens après le gibier. En danois il y a le mot halloy qui a le même sens que le précédent et, dans l’ancien idiome, on retrouve le substantif harodd, qui signifie voix élevée, son élevé (vox alta, sonus altus), de harr, altus et de rodd, voix. Les pirates du Nord auxquels a été concédée la Normandie étaient des Danois. Il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’une contraction soit survenue et ait fait modifier harodd en haro. La clameur de haro existe encore dans les îles anglaises de la Manche qui, on le sait, avec la langue française comme langue officielle, ont conservé, du moins en partie, les coutumes judiciaires de l’ancien duché de Normandie. Quand deux personnes sont en contestation, à Jersey, l’une d’elles peut se jeter à genoux et dire : Haro ! trois fois haro ! mon duc à mon aide ! Toute affaire cessante, la cour royale de Jersey doit juger l’affaire dans les huit jours.

Pour terminer cette digression par une preuve du bon emploi que l’on peut faire de cette expression, il n’y a qu’à ouvrir La Fontaine et à lire les derniers vers de sa fable des Animaux malades de la peste (Livre VII, fable Ire). En voici le résumé : La peste s’était déclarée chez les animaux et en faisait mourir beaucoup. Pour aviser aux moyens de conjurer ce fléau, le lion les ressembla en conseil et leur dit qu’il devait y avoir un coupable parmi eux et que c’était ce coupable qui était la cause des maux qu’ils soutiraient tous ; il fallait alors que celui qui se reconnaissait tel offrît sa vie pour conserver celle des autres. Après avoir entendu les confessions du lion d’abord, puis du tigre et de l’ours, on en arriva à donner la parole à l’âne pour qu’il pût aussi s’expliquer.

L’âne vint à son tour et dit : J’ai souvenance
Qu’en un pré de moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre et je pense,
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue,
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.
A ces mots, on cria haro sur le baudet.

Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait. On le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable.
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

En savoir plus : retrouvez un article complet sur la clameur de Haro dans le numéro 37 de notre magazine. LIRE UN EXTRAIT

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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