LA FRANCE PITTORESQUE
Projet d’application de l’anthropométrie
aux conscrits en 1911
et protestations contre le fichage
(D’après « Le Petit Parisien », n° du 6 mars 1911)
Publié le mardi 17 mars 2015, par LA RÉDACTION
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En 1911, la volonté de généraliser l’anthropométrie aux conscrits, c’est-à-dire l’établissement d’une fiche signalétique consignant les particularités dimensionnelles de chacun, se heurte à la réticence d’une population que le Dr Serda entend bien repousser dans un article du Petit Parisien, recourant à l’argument classique selon lequel les honnêtes citoyens, n’ayant par définition rien à se reprocher, ne sauraient voir un quelconque inconvénient à être ainsi fichés... Cent ans plus tard, l’argument pourrait bien être identique s’agissant des projets de puçage de l’être humain.
 

C’est dans un article du Petit Parisien du 6 mars 1911 que le docteur Jacques Serda, qui collaborera plus tard au magazine Science et Vie – fondé en 1913 sous le nom de La Science et la Vie par le directeur du même Petit Parisien Jean Dupuy – s’attache à défendre l’anthropométrie appliquée au conscrits, titrant : Bertillonage général [la technique criminologique reposant sur l’analyse biométrique avait été mise au point par Alphonse Bertillon en 1879]. Après les forains, qui protestent, les conscrits vont avoir leur fiche signalétique. Tout le monde a intérêt à se faire sérieusement identifier.

Voleur échappant à ses poursuivants
Ce voleur est certain de pouvoir échapper à ses poursuivants
mais il compte sans Monsieur Bertillon

Nos lecteurs savent, commence Serda, que la corporation entière des forains se trouve sur le point de partir en guerre à l’occasion du vote récent, par la Chambre des députés, d’un projet de loi actuellement pendant devant le Sénat, projet de loi dont le but est de rendre obligatoire pour chacun d’entre eux l’établissement d’une fiche anthropométrique.

Non sans quelque raison, ces intéressants et très estimables citoyens se plaignent que I’on veuille prendre à leur égard une mesure vexatoire et dolosive. C’est que, au temps présent, l’anthropométrie, bien à tort assurément, jouit d’une fort mauvaise réputation. N’ayant guère jusqu’ici jamais été utilisées que dans un but judiciaire et seulement pour des personnes accusées de délits ou de crimes, les pratiques anthropométriques sont par la foule considérées comme infamantes.

Au lieu de regarder les avantages pouvant résulter pour ceux qui en sont l’objet de l’établissement d’un dossier signalétique, on ne considère que les circonstances fâcheuses dans lesquelles ce dossier a, jusqu’à ce jour, été le plus communément établi.

Il y a là, sans aucun doute, une façon de voir regrettable et qui, du reste, ne repose que sur un malentendu ! N’est-il pas, en réalité, tout à fait illogique de vouloir réserver aux seuls malfaiteurs ou réputés tels le bénéfice d’un procédé d’identification d’une exactitude et d’une sécurité merveilleuses ? Dans la pratique courante de la vie, en effet, s’il est utile de pouvoir, sans erreur, étiqueter les filous, il est aussi fréquemment non moins indispensable d’être en mesure de reconnaître les braves gens.

A qui en douterait, nous ne pourrions mieux faire que de rappeler la mésaventure à la fois désolante et piquante survenue. voici quelque quinze ans, à certain commissaire de police de Paris.

La mésaventure du commissaire
Au cours de l’été, sur une plage sans prétention, en compagnie de sa femme et de ses filles, le magistrat en question était venu passer quelques jours de vacances. A la table d’hôte, au bord du rivage, le soir dans la salle du petit casino de l’endroit, la colonie des baigneurs fatalement se retrouvait. Mais, en cette intimité forcée, les liaisons se font vite, bien qu’à la légère. Et c’est ainsi que notre commissaire accueillit un jeune homme, fort distingué du reste – il était vicomte, le vicomte de Clercy – et qui n’avait d’yeux que pour la plus jeune des deux filles du confiant magistrat.

D’intentions honnêtes entre toutes, M. de Clercy n’avait pas tardé à s’ouvrir au père qui, ébloui par les belles allures du gentilhomme, n’avait rien eu de plus pressé que de s’écrier : « Dans mes bras. mon gendre ! » Le mariage eut lieu et, peu après, le commissaire de police découvrait qu’il avait été dupé, que son noble gendre était un simple aventurier et un filou dont la vicomté et le nom n’avaient même jamais existé.

Et, à côté de ce cas quelque peu extraordinaire, quoique véridique cependant, tous les jours ne voit-on pas les journaux raconter que tel malfaiteur a réussi à se faire condamner sous un faux nom, gratifiant ainsi d’un casier judiciaire de fort honnêtes citoyens qui ne se doutent de rien, jusqu’au jour où, une circonstance accidentelle les appelant à comparaître devant un magistrat pour un acte quelconque de la vie civile, ils apprennent tout à coup qu’ils sont incapables, que leur casier judiciaire est souillé de condamnations infamantes et qu’ils ont mérité le bagne ou la prison.

Fiche signalétique de Jules Bonnot
Fiche signalétique de Jules Bonnot, meneur de « la bande à Bonnot » opérant en 1911 et 1912

Evidemment, quand de tels accidents surviennent, les intéressés parviennent à obtenir la justice qui leur est due. Mais encore doivent-ils, pour cela, faire des démarches, perdre du temps et de l’argent ; il leur faut enfin, eux les innocents, démontrer péremptoirement qu’ils n’ont ni tué, ni volé, et qu’ils sont les victimes de lamentables erreurs.

L’anthropométrie et les braves gens
Avec la généralisation de l’anthropométrie, de semblables mœurs deviennent impossibles. La vérité vraie est donc que le passage à l’anthropométrie, bien loin de devoir être réservé à une infime et très peu recommandable catégorie de la population, devrait, au contraire, être étendu à tout le monde.

C’est là, du reste, une mesure qui pourrait bien ne pas tarder à être prise par le législateur. Déjà, on le sait, celui-ci se préoccupe de rendre les mensurations signalétiques obligatoires pour les forains et les nomades. Et ceux-ci ne seront même pas les premiers à bénéficier de cette formalité si importante pour l’état civil. Désormais, en effet, grâce à une prescription formulée par M. le général Brun, ministre de la Guerre, peu de temps avant sa mort, les conseils de révision devront prendre un signalement établi suivant la méthode anthropométrique, de tous les conscrits sans exception qui se présenteront devant eux.

La généralisation de l’anthropométrie
Voilà, n’est-il pas vrai, qui doit singulièrement consoler les forains. L’anthropométrie à la caserne, c’est, en effet, et bien réellement l’anthropométrie pour tous ou presque tous. Il ne saurait être douteux, en effet, que la plus belle moitié du genre humain, du tour où tous les hommes auront indistinctement leur dossier signalétique, ne voudra point se trouver vis-à-vis d’eux en état de réelle infériorité.

Et cette extension fatale de la méthode d’identification créée naguère par M. Bertillon, méthode qui n’oblige à aucune pratique vexatoire pour qui en est l’objet, ne pourra être que des plus avantageuses pour la collectivité. Grâce à l’anthropométrie généralisée, en effet, les malfaiteurs auront infiniment moins de chance que maintenant d’échapper aux poursuites de la justice en se créant une identité nouvelle.

C’est là une considération, on en conviendra sans peine, qui mérite justement d’attirer l’attention de tout le monde. Au lieu donc de protester contre l’anthropométrie, réclamons donc tous son extension. Personne d’entre nous assurément, n’aura lieu de s’en plaindre, conclut Jacques Serda.

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