LA FRANCE PITTORESQUE
Vacances estivales : nécessité
imposée par une vie quotidienne
toute de stress pétrie ?
(Extrait de « Ma revue hebdomadaire illustrée », n° du 18 août 1907)
Publié le dimanche 24 juin 2018, par LA RÉDACTION
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Dans une chronique de 1907 aux senteurs estivales, Henri d’Alméras aborde la question de la nécessité, pour le bon équilibre physiologique de ses contemporains, de prendre quelques semaines de vacances loin du tumulte quotidien et du rythme de vie effréné que la société moderne impose, le départ annuel pour un havre de paix, qu’il soit campagne, ville d’eaux, mer ou montagne, marquant le début d’une période d’insouciance et de liberté
 

Les distributions des prix ont mis en liberté les détenus scolaires et leurs parents. La montagne ou la mer vont les reposer de leurs travaux. Ces départs annuels pour la campagne, pour la ville d’eaux, pour la plage de l’Océan ou de la Méditerranée, étaient autrefois l’exception : ils sont aujourd’hui la règle. Pourquoi ? Sans doute parce que les habitudes de luxe se répandent chaque jour davantage, mais aussi, mais surtout, parce que le nombre des gens qui se portent bien diminue sans cesse.

La vie, pour bien des raisons, est plus agitée et plus débilitante. Toujours pressés, entraînés irrésistiblement vers un but qui semble se dérober à notre poursuite, nous sommes en proie à une fièvre, à une trépidation, qu’on ne connaissait pas il y a à peine un demi-siècle. Aller vite, boire l’obstacle, supprimer le temps et la distance, c’est pour la plupart d’entre nous une nécessité, un devoir ou un plaisir morbide. Des trains endiablés, des automobiles plus rapides que l’ouragan, nous emportent.

Nous nous perchons sur des roues qui auraient remplacé avantageusement pour Mercure – sauf dans ses tournées célestes – les ailes qu’il portait aux talons. Nous poussons des rugissements devant une tablette d’acajou, avec des rondelles, de caoutchouc posées sur les oreilles. Nous dépendons d’une quantité de machines, ivres de mouvement, et nous devenons nous-mêmes, peu à peu, des machines qui fonctionnent toute la journée. Qui connaît, en l’an de grâce 1907, la douceur du repos ? Qui peut, au milieu de ce tourbillon, s’arrêter un instant, rêver, s’écouter vivre ?

Ces habitudes qui nous plaisent ou que nous subissons ne vont pas sans de graves inconvénients. Les nerfs trop tendus se détraquent. Nos activités forcenées sont suivies de terribles prostrations. Il faut chaque année, pendant les vacances, apaiser par le grand air, par la vue des larges horizons, par le calme des champs, l’organisme surmené. Août et septembre sont les mois réservés à ces indispensables rafistolages.

Partir, a dit le poète, c’est mourir un peu. Non, partir c’est revivre, c’est aller vers du nouveau, vers des paysages que nous ne connaissons pas ou que nous avons oubliés, vers des monuments qui rempliront notre âme de beauté, vers des étrangers qui seront peut-être des amis ! Nous ignorons ce que va nous procurer de joie ou de douleur le hasard des grandes routes, mais serions-nous des Français si nous n’avions pas trop d’illusions ?

Même pour ceux qu’une dure destinée a avertis de l’inutilité d’espérer et qui ont perdu cette divine force de résurrection qu’est la jeunesse, une villégiature, bien choisie, promet de vifs plaisirs. Qui ne les a pas rêvés, prévus et éprouvés ?

On a passé – je parle ici des fortunes moyennes, qui forment la grande majorité des touristes – on a passé une année, une longue année, dans un appartement étroit, privé d’air et de lumière, dans un triste bureau ou une noire boutique qui ressemble à une cave. On a peiné, la plume à la main, penché sur la table de travail, cherchant des mots qui ne viennent pas et refaisant la page commencée. Dans la petite ville de province, médisante et hostile, on a subi avec dégoût la monotonie d’une plate existence, et l’espionnage des voisins, et l’assaut quotidien des venimeux commérages. Pendant dix mois on a vu les mêmes visages, noté les mêmes gestes, entendu les mêmes propos insignifiants. Du matin au soir on a été absorbé par ses affaires, par le rude combat qu’est de nos jours toute carrière, toute industrie.

Enfin, voici le moment du départ, si attendu. Les cœurs, plus joyeux, libérés des tracas quotidiens, des ennuyeux entourages, s’élancent vers l’avenir. Les malades vont vers la guérison, les chasseurs vers les régions giboyeuses, les jeunes filles vers le mariage qui surgira près d’une source, dans un salon d’hôtel – c’est encore là une variété de chasse et la plus passionnante – et tous, avec les mêmes espoirs, avec la même confiance, vers la distraction et le repos.

Nous sommes, à tout âge, des enfants que peu de chose afflige et que peu de chose console. Or, je ne sais rien pour ma part qui parle au cœur et à l’esprit autant qu’un beau paysage, et qui endorme aussi bien des douleurs qui semblaient inguérissables.

Joyeuse ou triste, chaque âme a son idéal. Il en est que la mer effraye et que remplissent d’une mélancolie invincible son écrasante majesté et sa plainte éternelle. Elle a quelque chose de colossal qui nous dépasse. On la sent lointaine et indifférente. La montagne, au contraire, humble coteau ou cime alpestre, a mille beautés de détail, mille beautés familières, qui se mettent à notre portée et nous pénètrent d’une émotion très douce.

C’est pour nous, semble-t-il, que le ruisseau roule et bondit dans son lit de gravier. Son murmure berce nos rêveries. Ce bois de sapins ou de châtaigniers nous accueille comme un ami. Il nous offre, pour nous reposer des fatigues de la route, la fraîcheur de ses ombrages. Le siège de mousse, au pied de cet arbre plein de chants d’oiseaux, on dirait que c’est pour nous qu’il a été placé là.

Près de l’enfant qui les garde, des vaches nous regardent avec une curiosité presque sympathique. La verdure des prés, traversée par mille filets d’eau, encourage la promenade et la rend plus douce.

Au milieu de ces paysages intimes, dans ce cadre délicieux, dans ce silence impressionnant que troublent à peine le bêlement d’un mouton, la voix d’argent d’une clochette, on se sent une âme nouvelle, épurée et rajeunie. Pendant que les heures coulent lentement, sur le bord de la source ou dans l’ombre du bois, que deviennent nos projets stériles, nos vaines ambitions ! Ils sont comme noyés dans cette atmosphère de paix et de sérénité. Nous les retrouverons demain, hélas ! avec les nécessités de la vie quotidienne. Ce n’est qu’un répit qu’ils nous accordent. Savourons-le.

Rien ne vaut, pour les cœurs meurtris et désabusés, ces stations d’été, ignorées par les guides, et qui permettent la solitude et le recueillement. C’est là, loin des vanités tapageuses, qu’on se recrée et qu’on se retrempe.

Un joli site, inconnu aux touristes mondains, des prés, des bois, des ruisseaux dont on ne parle pas, des hôtels sans prétention mais dont la table familière se garnit chaque jour de truites et d écrivisses, des braves gens très simples qu’on n’a pas trop renseignés sur la beauté de leur pays et sur le profit qu’ils en tireraient en écorchant les voyageurs : voilà la villégiature que je vous souhaite. Heureux qui sait en apprécier les bienfaits et qui peut en goûter le charme.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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