LA FRANCE PITTORESQUE
Gent féminine : sa participation
de longue date à la vie politique
(D’après « Le Petit Parisien » paru en 1908, « Histoire des villes
de France avec une introduction générale pour
chaque province » (Volume 6) paru en 1848
et « Commission royale pour la publication des anciennes
lois et ordonnances de la Belgique » (Volume 4) paru en 1862)
Publié le mercredi 19 avril 2017, par LA RÉDACTION
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Au lendemain du Congrès national des droits civils et du suffrage des femmes congrès tenu en 1908, Jean Frollo, chroniqueur du Petit Parisien, profite de l’occasion pour rappeler à ses contemporains que, contrairement à l’idée reçue selon laquelle les femmes étaient écartées de la vie politique, elles y prenaient en réalité part, notamment dès le Moyen Age avec la célèbre loi Beaumont de 1182, ou lorsque Constance de Cezilly fut nommée gouverneur de Leucate par le roi Henri IV
 

Il est à présumer que les charmantes congressistes ne manqueront pas, à cette occasion – la tenue du Congrès du suffrage des femmes –, d’envoyer leurs félicitations aux suffragettes anglaises, comment Frollo. Le fait est que dans la conquête du bulletin de vote celles-ci montrent une ardeur incomparable.

Connaissez-vous leur dernière équipée ? L’entrée du Parlement leur étant interdite, elles se sont avisées d’aborder l’enceinte législative du côté de la Tamise, dans une chaloupe pavoisée, d’où elles haranguèrent les députés accourus au spectacle ! Voilà ce qui s’appelle agir, et je me demande si nos suffragettes françaises sont capables de faire montre d’une telle vigueur et d’une telle ténacité.

Vote des femmes
Vote des femmes. Légende : « Dites, la belle, si les femmes votaient, vous me donneriez bien votre
voix ? – C’qu’il y a de sûr, M’sieu l’Député, c’est que j’aimerai mieux vous donner ça qu’autre chose ! »

Aux dernières élections municipales, nous avons eu cependant, à Paris, une candidate, Mlle Laloë, qui a obtenu, dans le neuvième arrondissement, plusieurs centaines de voix. Mais ces suffrages allaient-ils à la cause du féminisme et non à la gentille suffragette qui la défendait La psychologie de l’électeur parisien est tellement bizarre qu’elle justifie toutes les suppositions.

A ce propos, savez-vous que Mlle Laloë ne fut pas la première à arborer, sur le terrain électoral. le drapeau des revendications féminines ? Les vieux Parisiens se souviennent certainement encore de Mme Léonie Rouzade, qui fut candidate aux élections municipales de 1881 : moins heureuse, elle n’obtint qu’une cinquantaine de voix. L’année 1881 vit, du reste, éclore d’autres candidatures féminines. En province notamment, à Thorcy, en Meurthe-et-Moselle, trois femmes eurent chacune cinq suffrages. Mais à Grandprey, dans les Ardennes, à Hoquetot, dans la Seine-Inférieure, à Vernay, dans le Cher, des femmes furent bel et bien élues « conseillères municipales ».

Vous pensez bien que le méchant gouvernement – méchant parce que composé d’hommes – ne tint aucun compte de ces élections et les annula purement et simplement. Sa façon d’agir, en cette circonstance, fut d’autant plus injuste que peu de temps après il fit remettre à chacune des huit « cheffesses de district » de Tahiti une écharpe tricolore, laquelle écharpe leur conférait les pouvoirs d’« officières de l’état civil ». Or vous n’allez pas, je suppose, soutenir que, sous ce rapport, une Française soit inférieure à une Tahitienne ! s’exclame Frollo.

D’ailleurs, même en France, l’homme est parfois obligé de reconnaître, en cette matière, la supériorité de la femme. C’est ce qui se passa effectivement, il y a quelques années, dans un petit bourg de la Creuse, où, un jour de mariage, on ne trouva ni maire, ni adjoint, et l’unique conseiller municipal qui trônait dans la mairie ne savait ni lire ni écrire. Alors – c’est Mme Hubertine Auclert qui le raconte dans une brochure de propagande – on vit une jeune fille ceindre l’écharpe officielle et unir les futurs époux suivant les règles de la loi, sans le moindre embarras !

Au reste, auriez-vous jamais pensé qu’en bataillant en faveur de leurs droits électoraux, les suffragettes ne demandent qu’à revenir à un état de choses qui existait autrefois dans l’ancienne France ? C’est pourtant l’exacte vérité.

Avez-vous entendu parler de la loi de Beaumont ? Elle date de 1182 et ordonne aux femmes de prendre part aux délibérations concernant les affaires municipales. N’est-ce pas bel et bien le droit de vote ? La loi de Beaumont, octroyée originairement aux habitants de Beaumont-lez-Argonne (aujourd’hui Beaumont-en-Argonne, ville du département des Ardennes), en 1182, par le fondateur de cette ville, Guillaume, archevêque de Reims, commence ainsi : « Nous avons constitué et fait bastir en nostre terre une ville appelée Beaumont, et y avons mis coustume, franchise et droits qui s’ensuivent, etc. »

Cette coutume ou loi de Beaumont se compose de 54 articles, dont voici le sommaire : droits à payer par les bourgeois ; vendre sans payer vinaige ou tonlieu ; fours et moulins banaux ; libre usage des eaux et des bois ; maire, mairiers, jurés pour un an ; mayeur nommé du consentement des jurés ; faux témoignage, coups, armes, blessures, meurtre ; assaillir quelqu’un dans sa maison ; possession d’an et jour ; point d’autre justice que celle du lieu pour les bourgeois ; « ce qui aura été discerné et arresté par les jurés, sera ferme et stable sans contradiction » ; preuve par témoins ; voleurs exclus de la ville ; amende contre les jurés, lorsqu’un contredit à leur jugement est trouvé fondé ; injures envers les forains, à l’audience, par les forains ; s’émanciper dans la vendange ou moisson d’autrui ; injures envers le maire ; « une femme injuriant une autre femme, sera condamnée à l’amende, sinon condamnée à porter des pierres le jour de dimanche dans la procession, en chemise » ; droit de refuge pour quelque méfait que ce soit, fors larcin et homicide ; accusé de larcin, soubion... sera soumis au jugement de l’eau ; « personne ne se peut gager pour sa propre dette sans le consentement du mayeur et des jurés ; » défense de faire marne, charbons ou cendres au bois ; « de toutes les amendes... les bourgeois recepvront moitié pour la munition de la ville » ; les bourgeois seront obligés de se trouver à l’armée de l’archevêque ; « exemption, pour le maire et les échevins, des redevances touchant les masures et jardins » ; menace d’excommunication, « sauf à toutes ces choses le droit ecclésiastique et le Saint-Siège apostolique. »

Cette loi de Beaumont, dont la publication fut adoptée, non seulement par les villes et provinces voisines en France, mais encore nommément par le duché limitrophe de Luxembourg.

Je ne sais pas ce que pouvait être à cette époque l’agitation féministe, écrit Jean Frollo. Toujours est-il que si, en 1302, lors de la réunion des premiers Etats généraux, les dames détenant des fiefs, étaient représentées par des nobles et des ecclésiastiques – vote par procuration – deux siècles plus tard, trente-deux veuves siégeaient déjà aux Etats de Franche-Comté. Ces veuves nobles étaient donc, comme nous dirions aujourd’hui, des « femmes députées ». J’ajoute qu’au treizième et au quatorzième siècles, on vit des femmes juges siéger dans les tribunaux. « On a conservé, écrit Mme Hubertine Auclert, les arrêts rendus par nos femmes juges, et leurs arrêts valent ceux de nos meilleurs magistrats. » Naturellement !

A cette époque, il y eut des ambassadrices et même des « générales ». C’est, du moins, l’histoire véridique de Françoise de Cezelli (également mentionnée sous le nom de Constance de Cezelli) qui, en l’absence de son mari, défendit si héroïquement, contre les Espagnols, la place forte de Leucate – qui gardait la frontière entre l’Espagne et la France –, que le roi Henri IV n’hésita pas à la nommer gouverneur de la ville, qu’elle avait su conserver à la France. Leucate est en effet célèbre dans l’histoire des guerres religieuses du XVIe siècle par l’héroïque résistance que l’épouse du gouverneur Jean de Boursiez, seigneur de Barri de Saint-Aunez, y opposa en 1590 à six mille lansquenets, tant Espagnols qu’Allemands, débarqués au port de la Nouvelle.

Les ligueurs avaient enlevé son mari, sur la route, et lui offraient sa liberté en échange de la place. Irrités de ses refus, ils firent étrangler Barri de Saint-Aunez et lui envoyèrent son cadavre. Non seulement elle supporta ce coup avec courage, mais encore elle eut la magnanimité de ne point livrer par représailles à la fureur du soldat le prisonnier de guerre Loupian, qui avait dû lui répondre des jours de son mari. Signalons qu’en 1637, les Espagnols, connaissant le chemin de Leucate, le reprirent sous la conduite du comte Serbellon, l’un des meilleurs généraux de Philippe IV d’Espagne. Leurs forces pouvaient monter à quatorze mille hommes de pied et deux mille chevaux. Le duc d’Hallwin, gouverneur du Languedoc, ayant convoqué la noblesse et les communes de la province, marcha aussitôt à la rencontre de Serbellon, avec onze mille fantassins et environ mille chevaux.

Les archevêques de Narbonne et de Bordeaux, les évêques d’Agde, de Béziers et d’Albi, s’associèrent aux périls de cette expédition. Le 27 septembre, les Espagnols capitulèrent dans la ville de la Palme, dont ils s’étaient emparés ; le 28, ils eurent à se défendre dans les formidables retranchements qu’ils occupaient sur tout le front de la montagne : ils en décampèrent le lendemain, au point du jour, « laissant leurs morts, leurs blessés et leurs bagages à la merci des Français ». Le duc d’Hallwin se dirigea sur-le-champ vers Leucate, où la femme du gouverneur Hercule de Barri (fils de Jean), avait remplacé dans le commandement son mari, grièvement blessé pendant le siège, et s’était montrée la digne bru de Françoise de Cezelli.

Les nouvelles professions pour femmes : colleuse d'affiches
Les nouvelles professions pour femmes : colleuse d’affiches

Au moment des guerres de la Révolution, il y eut des femmes soldats, écrit encore Jean Frollo. Elles firent bravement leur devoir et se battirent comme des hommes. Thérèse Figueur, qui servait dans les dragons, eut deux chevaux tués sous elle et fut blessée cinq fois elle se retira en 1815. après vingt-deux ans de service, avec deux cents francs de pension. Virginie Ghesquière, dite le « joli dragon », s’engagea a la place de son frère jumeau et se distingua à Wagram. Marie Schellinck, frappée de six coups de sabre à Jemmapes, blessée à Austerlitz et à Iéna, eut une citation à l’ordre du jour de l’armée : elle fut nommée sous-lieutenant, et décorée de la Légion d’honneur pour ses douze campagnes et ses dix-sept années de service.

Voilà ce que disent les suffragettes quand on leur objecte que, n’étant pas astreintes au service militaire, elles ont tort de réclamer l’égalité des droits politiques. Elles ajoutent que jamais on n a contesté le droit de voter à ceux qui ont été refusés au conseil de révision, et qu’elles feraient d’excellents « riz-pain-sel » si on voulait les utiliser dans les services de l’intendance et des transports, ajoute Frollo.

Mais je reviens aux suffragettes anglaises. Vous avez certainement remarqué que John Bull les laisse faire sans trop s’émouvoir de leurs clameurs. Est-ce parce qu’il sait, de par son histoire, que, sur le sol de la libre Angleterre, toutes les opinions ont le droit de se manifester ? Ou bien pense-t-il que cette réforme électorale n’est pas encore mûre, parce que les étapes qu’elle comporte, n’ont pas été franchies, une à une ? Si telle est son idée, elle est amplement justifiée par l’histoire du féminisme en Norvège.

Il est vrai qu’en Norvège les femmes possèdent, depuis un an, le droit de voter – Jean Frollo écrit en 1908 –, et qu’en 1909. au moment du renouvellement du Storthing, 300000 citoyennes participeront aux élections législatives. Mais, ce qu’on ne dit pas, c’est que, avant de leur accorder le bulletin de vote, on a eu soin de faire à fond leur éducation politique. Et cette œuvre a exigé un peu plus d’un demi-siècle !

A ce point de vue, rien, en effet, n’est aussi instructif que les étapes du féminisme en Norvège. De 1854 à 1888 on confère successivement à la femme le droit d’hériter, d’acquérir, d’être majeure dans les même conditions que l’homme, puis celui de disposer librement de ce qu’elle gagne par son travail. En 1889, elle voit s’ouvrir devant elle les portes des Universités et, douze ans plus tard, on lui octroie l’accès de tous les emplois publics, les tribunaux et l’administration de la justice y compris. En 1901, elle obtient le droit de voter aux élections municipales et c’est précisément parce que cette réforme a donné d’excellents résultats, que ce droit vient d’être étendu aux élections législatives.

Les suffragettes ont-elles jamais réfléchi à la morale qui se dégage de l’histoire du féminisme en Norvège ? A mon avis elle leur déclare – et notre bon La Fontaine l’a déjà dit – que rien ne sert de courir, et que l’excès de vitesse est un défaut en tout, conclut Jean Frollo.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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