LA FRANCE PITTORESQUE
Malin comme un bossu,
rire comme un bossu
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Publié le dimanche 24 avril 2011, par LA RÉDACTION
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S’amuser malicieusement. Ne devrait pas être entendu comme rire à gorge déployée
 

Les bossus ont la réputation d’être gais et spirituels, et ils la justifient si bien d’ordinaire qu’un bossu maussade et stupide est devenu dans le monde un être impossible ; en fait d’esprit, la bosse oblige. Qu’un homme bien fait soit bête ou ennuyeux, rien de plus simple ; un bossu n’en a pas le droit. Les types les plus populaires de la gaieté française ont des bosses : Polichinelle et Mayeux. Dans le temps où nos rois avaient des fous, ces fous étaient bossus.

Mais pourquoi les bossus ont-ils le privilège de l’esprit ? A ceux qui prétendent que l’esprit est une compensation établie par la Providence, un dédommagement de la bosse, nous répondrons que les boiteux, les aveugles et bien d’autres infirmes-nés auxquels on n’accorde aucune faculté supérieure, avaient eux aussi des droits bien légitimes à une indemnité. Il nous semble plus simple de rattacher la question des bossus à celle de tous les êtres faibles et délicats qui, en général, sont mieux doués, sous le rapport de l’intelligence, que les êtres fortement constitués. C’est souvent aux dépens de la tête que le corps se développe. Les latins disaient : in parvo corpore anima magna, et le peuple français dit encore, pour exprimer la même idée, dans les petits pots les bons onguents.

Là est notre point de départ : les hommes petits ont plus d’esprit que les grands, les maigres que les gras, les faibles que les forts, et par conséquent les bossus, qui sont petits, minces et d’une constitution délicate, ont plus d’esprit que les hommes vigoureux et d’une santé florissante. Notre intention n’étant pas de faire le procès à la force ni à la beauté, nous nous empressons d’ajouter que cette règle comporte, nous le savons, beaucoup d’exceptions. Il est bon nombre de corps épais qui renferment des esprits subtils, il y a aussi bien des bosses qui ne tiennent pas leurs promesses.

A côté des considérations puisées dans l’ordre naturel des choses, il est juste de placer, pour expliquer le genre de gaieté des bossus, la condition faite à la bosse dans notre société. On plaint les aveugles, les boiteux, les sourds, on rit des bossus. Menacés du ridicule, ces pauvres disgraciés ont senti de bonne heure le besoin de racheter aux yeux du inonde les torts de la nature. Ne pouvant pas redresser leurs corps, ils ont aiguisé leur esprit. Et puis, ils étaient attaqués, ils devaient se défendre, et dans cet exercice ils ont gagné des forces.

De là, ce sourire malicieux, ce ton sarcastique qui les caractérise : « Sans cesse en butte aux attaques du ridicule, ils ramassent l’arme qu’on leur lance et la renvoient aiguisée par une malice vengeresse. C’est dans ce triste exercice que leur œil se forme à saisir du premier coup le côté vulnérable de leur adversaire et à y décocher d’une main prompte et sûre un trait qui frappe juste et fort. C’est, en particulier, dans ce triste exercice que les bossus du bas peuple, ceux que rien ne protège et que rien ne contraint, contractent cet air d’ignoble malice, ce cynique sourire, ce regard disgracieux et jaloux, cet esprit caustique enfin, que le proverbe signale, sans ajouter ni faire entendre qu’il n’est que l’arme d’une légitime défense opposée à une agression basse et méchante. » (Topffer, Nouvelles genevoises)

En s’habituant à rire de ceux qui voulaient rire de lui, le bossu est devenu moqueur, sarcastique, méchant quelquefois, et il a appris, à la rude école de l’expérience, l’art de s’égayer aux dépens d’autrui. Aussi le proverbe rire comme un bossu ne devrait-il pas être entendu dans le sens de rire à gorge déployée, à se désopiler la rate ; il signifie plutôt s’amuser malicieusement.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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