LA FRANCE PITTORESQUE
Hommes (Des) volant de leurs
« propres ailes » de chauve-souris ?
(D’après « Le Petit Journal illustré », paru en 1935)
Publié le jeudi 31 mars 2011, par LA RÉDACTION
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De nombreux inventeurs imaginatifs caressèrent le rêve de s’enlever de terre par leurs propres moyens et de voler dans le ciel comme les oiseaux : Bacqueville, échouant à passer d’une rive à l’autre de la Seine ; Desforges et sa voiture volante ; Johnson, pour qui l’aile de la chauve-souris apparaît comme l’aboutissement de cette véritable « quête du Graal »
 

Sous Louis XIV, et en sa présence, un danseur de corde nommé Allard, s’élança, avec des ailes au dos, de la terrasse de Saint-Germain et alla s’écraser dans le fossé. Un certain Bernier, mécanicien à Sablé, tenta, quelques années plus tard, une expérience du même genre avec un appareil de son invention. Par une chance extraordinaire, il s’en tira avec quelques contusions. L’amas de toiles constituant sa machine avait, par miracle, amorti sa chute.

Au siècle suivant, Paris se passionna pour les expériences du marquis de Bacqueville. Ce noble seigneur avait annoncé que, tel jour, à telle heure, il s’élancerait de la terrasse de son hôtel, situé au coin du quai et de la rue des Saints-Pères, et qu’il traverserait la Seine par les airs pour aller atterrir au pied du Louvre. Une foule immense se pressait sur les quais. Le marquis parut sur le toit de sa maison. Il avait aux épaules de grandes ailes pareilles à celles qu’on voit aux anges dans les statues. Sans hésiter, il se précipita en agitant ses ailes et l’élan lui fit franchir le quai. Mais son appareil refusa de le porter plus loin ; et il alla s’effondrer sur un bateau de blanchisseuses.

Cependant, les échecs ne refroidissaient pas le zèle des inventeurs. A la même époque, un prêtre d’Etampes, le chanoine Desforges, informa le journal de la région, les Annonces de l’Orléanais, qu’il avait intenté une « voiture volante », avec laquelle « on pourra s’élever en l’air, voler à son gré à droite, à gauche ou directement, sans le moindre danger, et faire plus de cent lieues de suite sans être fatigué. La voiture sera si simple à conduire, ajoutait le bon chanoine, que les dames et demoiselles pourront s’en servir facilement... » Hélas ! les dames et demoiselles n’eurent pas la joie de faire de l’aviation, car, dès la première expérience, le chanoine Desforges s’étant élancé de la tour Guinette, à Etampes, tomba avec sa « voiture » si malencontreusement qu’il se tua.

Vers 1760, un curieux livre fit sensation en Angleterre. Il était d’un écrivain alors célèbre, Samuel Johnson, et mettait en scène un certain Rasselas, prince d’Abyssinie, que sa famille avait relégué dans une étroite vallée entourée de cimes, dont il ne pouvait pas sortir. Or, parmi les habitants de cette vallée, vivait un inventeur qui cherchait à substituer à la lente traction des voitures le rapide envol des ailes. Il exposa au prince abyssin qu’ayant étudié attentivement la structure des oiseaux, il avait découvert que l’aile de la chauve-souris pouvait très aisément s’adapter aux formes du corps humain. « En un an, dit-il au prince, je construirai un appareil qui nous emportera tous deux et nous permettra de passer par-dessus les montagnes. Mais, ajoutait-il, ne disons rien de cela à âme qui vive. » L’inventeur estimait, en effet, que la divulgation d’un tel secret serait dangereuse pour l’humanité. « Si les hommes, disait-il, étaient tous vertueux, j’aurais une grande joie à leur donner des ailes. Mais le bien serait-il en sécurité si le mal pouvait à son gré l’attaquer du haut du ciel ? Contre une armée planant dans les nues, ni murailles, ni mers, ni montagnes n’offriraient plus aucune protection... » Et il prononçait ces paroles singulièrement prophétiques : « Un vol de sauvages du Nord, poussé par le vent, irait, avec une irrésistible violence, semer l’incendie sur la paisible capitale d’une région délicieuse ».

Une Américaine, Mme Helen Alberti, a inventé un appareil, composé de deux ailes qui, paraît-il, permettrait aux humains de voler. Voici l'appareil déplié
Une Américaine, Mme Helen Alberti, a inventé un appareil, composé de deux ailes
qui, paraît-il, permettrait aux humains de voler. Voici l’appareil déplié

Durant le XIXe siècle, le nombre des inventeurs qui recherchent la solution de la navigation aérienne dans l’imitation des oiseaux ne diminue guère. Déjà, Blanchard avait eu l’idée d’un « vaisseau volant » qu’à l’aide de procédés mécaniques, avec quatre ailes de dix pieds d’envergure sur six de largeur, mues par des leviers, il comptait élever et diriger dans l’air. Mais ses succès en aérostation lui firent abandonner ce projet d’aviation, dont la réussite eût été, d’ailleurs, fort problématique. En 1812, le nommé Deghen, muni d’ailes aux mains et aux pieds, annonce qu’il va s’élever du Champ-de-Mars : il ne parvient pas à quitter le sol et la foule, furieuse, le roue de coups et met sa machine en morceaux.

En 1854, à Londres, Le Turr, encombré d’un appareil composé d’un parachute et de deux grandes ailes, s’élance d’un ballon en plein ciel et vient s’écraser contre un arbre. Même sort à Crémone, en 1874, pour de Groof, qui expérimentait un appareil en forme d’oiseau. Le nommé Pétin, en 1830, avait construit un immense appareil dans lequel, au milieu d’une lourde charpente, de grandes toiles tendues sur des cadres mobiles pouvaient s’ouvrir et se fermer comme les volets d’une persienne. Mais l’appareil était si lourd que le ballon qui devait l’enlever ne put y parvenir. L’inventeur, désespéré de cet échec, alla mourir misérablement en Amérique.

De tous ces hommes-oiseaux, un seul semble avoir pu s’enlever de terre. C’était un nominé Le Bris, ancien marin qui, après avoir longtemps étudié le vol de l’albatros, construisit sur le modèle de ce grand volatile, un appareil à bord duquel il fit deux vols en Bretagne. Mais ceci se passait en 1870. C’est à bord d’un appareil à voiles que l’Allemand Lilienthal réussit plus de deux mille fois, en s’élançant du haut d’une tour ou du sommet d’une colline, à exécuter des vols de cinquante à cent mètres. Mais, en 1893, il trouva la mort dans une de ses expériences. L’Anglais Pilcher, qui avait imaginé un appareil à peu près semblable à celui de Lilienthal, se tua dans les mêmes conditions en 1899. A cette époque, la preuve était faite définitivement que les appareils de vol mécanique, à ailes artificielles, appareils volants actionnés à bras d’homme, ne pouvaient donner aucun résultat pratique pour l’avenir de l’aviation : les recherches des inventeurs et des constructeurs dirigeaient de préférence vers l’aéroplane cellulaire, le planeur à plusieurs plans superposés.

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