LA FRANCE PITTORESQUE
Quart d’heure de Rabelais
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Publié le vendredi 14 juillet 2017, par LA RÉDACTION
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Moment où il faut payer la dépense d’une consommation quelconque
 

Après être resté à peine six mois à Rome, Rabelais fut rappelé en France, peut-être pour aller porter au roi quelque communication importante de l’ambassadeur. En arrivant à Lyon, il fut forcé de s’arrêter dans une hôtellerie faute d’argent pour continuer sa route ; et, comme il ne voulait pas se faire connaître de peur de compromettre le succès de sa mission, il imagina le stratagème suivant pour sortir d’embarras :

Il se déguisa de manière à n’être reconnu de personne, et il fit avertir les principaux médecins de la ville qu’un docteur de distinction, au retour de longs voyages, souhaitait leur faire part de ses observations : la curiosité lui amena un nombreux auditoire, devant lequel il se présenta vêtu singulièrement, et parla longtemps, en contrefaisant sa voix, sur les questions les plus ardues de la médecine.

On l’écoutait avec stupéfaction quand tout à coup il se recueille, prend un air mystérieux, ferme lui-même toutes les portes, et annonce aux assistants qu’il va leur révéler son secret. L’attention redouble. « Voici, leur dit-il, un poison très subtil que je suis allé chercher en Italie pour vous délivrer du roi et de ses enfants. Oui, je le destine à ce tyran, qui boit le sang du peuple et qui dévore la France. »

A ces mots, on se regarde en silence, on se lève, et on se retire ; Rabelais est abandonné de tous. Mais peu d’instants après, les magistrats de la ville font cerner l’hôtellerie, on se saisit du prétendu empoisonneur, on l’enferme dans une litière, et on l’emmène à Paris sous bonne escorte. Pendant la route, il est hébergé aux frais de la ville de Lyon ; on le traite magnifiquement comme un prisonnier de distinction, et il arrive enfin frais et dispos à sa destination.

François Ier est prévenu de l’arrestation d’un grand criminel, il veut le voir ; on conduit devant lui Rabelais, qui a repris son visage et sa voix ordinaire. François Ier sourit en l’apercevant.« C’est bien fait à vous, dit-il, en se tournant vers les notables de Lyon, qui avaient suivi leur capture ; ce m’est une preuve que vous n’avez pas peu de sollicitude pour la conservation de notre vie ; mais je n’aurais jamais soupçonné d’une méchante entreprise le bonhomme Rabelais. » Là-dessus, il congédia très gracieusement les Lyonnais confondus, et retint à souper Rabelais, qui but largement à la santé du roi et à la bonne ville de Lyon.

Or, ce serait, par allusion à l’embarras financier où Rabelais se trouva dans cette ville, que l’on a fait la locution proverbiale le quart d’heure de Rabelais, pour désigner le moment où il faut payer la dépense d’une consommation quelconque.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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