LA FRANCE PITTORESQUE
Pâques et bergerette (Réjouissances de)
(D’après « Le Mercure », paru en 1742)
Publié le lundi 18 janvier 2010, par LA RÉDACTION
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À l’usage voulant au XIe siècle que l’archevêque de Besançon invite le jour de Pâques son clergé à dîner avant d’aller dire les grâces, s’ajoute au siècle suivant la coutume d’exécuter ensuite une danse appelée bergerette à l’intérieur et non plus seulement à l’extérieur de l’église, des conciles tentant vainement, de longs siècles durant, d’y mettre un terme
 

La joie qu’inspirait aux premiers chrétiens la fête de Pâques, dont le principal objet est d’honorer la résurrection du Christ, est sans doute à l’origine des réjouissances pieuses et modestes auxquelles nos ancêtres se livraient alors. Les souverains pontifes de l’antiquité passaient ce jour dans une sainte joie.

Le cérémonial que Benoît, chanoine de Saint-Pierre de Rome, dédia à Guy du Château (de Castello), élu pape en 1143, et nommé Célestin II, porte qu’au jour de Pâques le souverain pontife donnait à dîner à son clergé ; qu’il servait lui-même tous ceux qui étaient à table avec lui, des morceaux d’un agneau rôti, et qui avait été béni ; qu’au milieu du festin, le pontife faisait chanter en contre-point une prose convenable à la fête de Pâques ; que cette prose étant finie, les chantres allaient lui baiser les pieds, et qu’il leur présentait lui-même une coupe de breuvage.

Ce même cérémonial ajoute que le même jour, à la fin des vêpres, le pape prenait encore des rafraîchissements avec ses cardinaux, pendant que les chantres chantaient la prose grecque Pascha ieron imin, suneron, etc. ; qu’à la fin il leur donnait à chacun une coupe à boire, après quoi tous se retiraient remplis de joie. Les anciens archevêques de Besançon ayant quitté le rite gallican, et ayant introduit dans nos églises l’office romain, adoptèrent aussi plusieurs autres coutumes qui s’observaient à Rome.


Procession du Lumen Christi

Le rituel, attribué à saint Rothade, et selon toute vraisemblance rédigé au temps d’Hugues Ier, (XIe siècle) marque qu’au jour de Pâques l’archevêque de Besançon invitait son clergé à dîner ; que tous s’étant mis à table, avant toute chose on bénissait la chair d’un agneau ; qu’ensuite le chancelier imposait le verset Epulemur in azimis, etc. ; que tous poursuivaient avec beaucoup de modestie ; qu’après cela on servait et on mangeait en écoutant la lecture ; que le dîner fini on allait à l’église dire les grâces, et chanter nones ; que nones étant finies, on se rendait au cloître ; on s’y lavait les mains, et on présentait à boire à chacun.

Mais par la suite on introduisit des danses qualifiées de réjouissances païennes, mais qu’on n’avait jamais pratiquées qu’au dehors des églises, et non à l’intérieur. On donna entrée dans les églises à des danses que les païens mêmes avaient hautement condamnées, que l’Eglise primitive avait eues si fort en horreur, que les conciles les avaient bannies de la société des fidèles, et que les évêques, au témoignage de saint Augustin, s’étaient toujours fait un devoir de les réprimer comme indignes de la modestie chrétienne.

Chanoines et chapelains des églises canoniales dansaient ensemble en rond dans les cloîtres et dans les églises mêmes, lorsque le mauvais temps ne permettait pas de danser sur le parterre ou gazon du cloître. Le nom de bergeretta ou bergerette donné à cette danse fut un temps confondu avec celui de la liqueur ou boisson qu’on servait à la collation marquant la fin des réjouissances : un rituel écrit vers 1400, désigne au demeurant la boisson par pigmentum et non bergeretta.

Or pigmentum était employé dans les bas siècles pour signifier une espèce d’hypocras, en fait une liqueur composée de vin, de sucre et de différentes épices, dont nos ancêtres faisaient un usage fréquent dans leurs festins, et dont on régalait aussi le clergé en certaines fêtes de l’année. Ainsi à Sainte-Madeleine-de-Besançon, on distribuait le jour de Noël une certaine quantité d’hypocras aux chanoines qui avaient assisté à la messe de l’aurore, suivant un article des anciens comptes de cette église : « Item, pour l’hypocras de Noël, distribué aux sieurs chanoines qui ont assisté à la messe du point du jour, 36 sols étevenans. »

Ce mot bergeretta, qui désignait bien la danse, avait-il été donné à cause des airs sur lesquels on chantait certains hymnes composées sur le mystère de la résurrection du Christ, ou plutôt certaines proses rimées et cadencées, tandis que le clergé dansait ? Ces airs étaient-ils ceux de quelques chansons vulgaires et champêtres de ce temps-là, appelées bergerettes, dont on adapta la note du chant au texte des hymnes ? Le nom venait-il de celui qui avait introduit cette danse, ou qui avait composé les airs ? On sait que les noms des danses antiques étaient empruntés, ou de leur auteur, ou du chant qui réglait la danse, ou du sujet qu’on prétendait représenter en dansant.

Quoi qu’il en soit, la coutume de danser le jour de Pâques n’était pas propre au seul clergé de Besançon. Durand, qui écrivait son Rational des divins offices au XIIIe siècle, en parle comme d’un usage commun à plusieurs églises. Martenne rapporte aussi une danse qui se faisait à Châlons-sur-Saône ; mais c’était le jour de la Pentecôte. Bonnet, dans l’Histoire de la danse rapporte qu’à Limoges, le jour de la fête de Saint-Martial, apôtre du Limousin, le peuple dansait en rond dans le choeur de l’église de ce saint ; et qu’à la fin de chaque psaume, au lieu de Gloria Patri, il chantait en langage du pays : Saint Marceau pregas per nous, et nous epingaren per vous », c’est-à-dire « Saint Martial priez pour nous, et nous danserons pour vous ».

Le concile général de Vienne, auquel assista Clément V (1312), et un siècle plus tard celui de Bâle (1431), ayant condamné ces réjouissances burlesques, on cessa d’y danser le jour de Pâques. Cependant l’attachement aveugle qu’on avait pour cette coutume, laquelle on ne pouvait se résoudre de quitter entièrement, fit qu’on se restreignit à faire seulement quelques tours dans les cloîtres, et que l’on substitua aux airs de branle l’hymne de Lactance, Salve festa dies, etc. Voici ce qu’en dit un rituel de l’église de Saint-Etienne, vers le commencement du XVIe siècle :

Cathédrale Saint-Jean à Besançon
Cathédrale Saint-Jean
à Besançon

« Nones dites, on s’assemble au cloître, et les chantres pour chanter la musique, lesquels commencent Salve festa dies, et messieurs répondent : Qua Deus, en allant par le cloître ; et puis les chantres recommencent de chanter, et puis messieurs répondent l’autre vers Salve festa dies. Ainsi ces deux vers se chantent alternatim par messieurs, en tournant trois fois à l’entour du cloître. Ayant parachevé les trois tours, tous les messieurs, avec les chantres, vont à la chapelle de Saint-Martin, et là font la collation en buvant de la bergerette par trois fois, et du vin par deux fois, à savoir la première et la dernière. Et premier que de boire, l’un des choriaux porte une tasse d’argent pleine de vin au plus vieux chanoine en réception ou dignité, disant Benedicte à haute voix ; les familiers répondent de même à haute voix : Dieu gard la cité ; et puis ledit sieur chanoine dit : Potum servorum suorum benedicat Rex angelorum. Lesdits familiers répondent amen.

Malgré l’interdiction de cette danse par un décret synodal du diocèse de Besançon en 1601, et précédemment par un décret de 1585, on la pratiqua encore longtemps après à Sainte-Marie-de-Madeleine. Voici de quelle manière cette cérémonie se fit encore en 1737, pour la dernière fois :

A une heure de l’après-midi, on annonça la fête par le grand carillon, et par un coup de la grosse cloche, qu’on sonna en volée. On lut au chœur une leçon qui était le reste de l’homélie des matines. On chanta nones, après lesquelles on commença la bergerette en cet ordre : le marguillier, comme maître des cérémonies, revêtu de son habit de chœur, conduisit la bande ; le plus ancien dignitaire marcha seul le premier, suivi d’un enfant de chœur, qui portait la queue de sa chape ; tous les autres chanoines vinrent ensuite, l’un après l’autre, chacun d’eux suivi d’un petit valet portant la queue de la chape. Après le sous-chantre vinrent deux chapelains, qui marchaient ensemble. Tous entrèrent dans le cloître, où ils firent trois tours sur le parterre ou gazon. Ils faisaient ces tours sous les arcades, quand il pleuvait. Cependant les musiciens, placés dans l’un des coins du cloître, chantèrent en musique une espèce de cantique latin, avant que les deux chapelains ne répètent les mêmes couplets en plain-chant. Les trois tours étant finis, on chanta le Regina caeli laetare, et on récita les psaumes Miserere et De profundis pour un chanoine de Saint-Etienne, nommé Hugues Garnier, qui avait fondé la collation.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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