Issandolanges, niché au cœur du Puy-de-Dôme, est abandonné depuis près d’un siècle. Dissimulé dans la végétation du Livradois-Forez, il est devenu l’un des villages fantômes les plus méconnus d’Auvergne. Exode rural, pillages, renaissance... Voici l’histoire fascinante de ce hameau englouti par le temps.
Le garde champêtre a été catégorique. Quand le père de Michel Mavel a voulu déclarer la naissance de son fils, le 28 décembre 1950, en indiquant Issandolanges comme lieu de naissance, l’homme lui a coupé court : « On ne peut pas marquer Issandolanges. Ce village a disparu depuis des années de notre répertoire ». Michel Mavel venait, en effet, de naître dans un village qui n’existait plus.
Il a 76 ans aujourd’hui. Il parle de ce village abandonné du Puy-de-Dôme avec une sorte de douceur, comme on évoque un rêve qu’on aurait fait depuis longtemps. « Mes parents ont quitté les lieux très vite après ma naissance, ils attendaient une maison dans un village voisin, à 500 m de là », raconte-t-il.
Issandolanges est un village abandonné du Puy-de-Dôme. © Crédit photo : 17 Juin Média
Mais lui n’a jamais vraiment quitté Issandolanges. Il y a joué gamin, gardé les moutons avec sa grand-mère au milieu des ruines, ramassé des champignons pendant des décennies. Et il a regardé, impuissant, l’exode rural et les murs s’effondrer un à un. « J’ai vu un monsieur avec une chaîne faire tomber un mur pour récupérer les pierres. C’était pas normal. Mais j’étais gamin ».
Aujourd’hui, Michel Mavel possède encore la maison de ses parents à Issandolangettes, à quelques mètres à peine des ruines d’Issandolanges. L’été, quand des promeneurs remontent le chemin après avoir visité le site, il leur offre parfois un verre d’eau pour se rafraîchir. « Ils visitent, dit-il. Mais ils ne savent rien du village. C’est triste ».
« Le dernier habitant date des années 20 »
Pour comprendre pourquoi Issandolanges a disparu, il faut d’abord comprendre comment il a vécu. Pour cela, il faut descendre dans le méandre de la Dolore. Là, près de la frontière entre le Puy-de-Dôme et la Haute-Loire, dans un creux où la végétation a depuis longtemps repris ses droits, se cache ce qui reste d’un village médiéval. « Rien dans le paysage ne laisse deviner qu’il y eut ici des vies, des naissances, du pain qui cuit, des disputes, des enterrements », s’émeut Ophélie Duchamp, médiatrice culturelle pour la communauté de communes Ambert Livradois-Forez.
Guide pour les visiteurs sur le site depuis 2020, elle se plaît à raconter l’histoire d’Issandolanges : « Les premières traces écrites datent du Xe ou XIe siècle. Il y avait une motte castrale, un tertre de terre surmonté d’une tour en bois. On était à cheval entre deux territoires, ce qui permettait au seigneur de contrôler les routes marchandes le long de la rivière et de taxer les marchandises ».
Les ruines d’Issandolanges. © Crédit photo : Christel Gay
Au XIIe siècle, la tour de bois laisse place à un château fort en pierre. « Autour, les paysans construisent leurs maisons en terrasses sur quarante mètres de dénivelé parce qu’il n’y a pas d’autre place, explique Ophélie. Ils taillent le terrain à la main pour gagner le moindre centimètre carré. On pouvait y trouver une fontaine, un lavoir, deux moulins et un four à pain banal. Toutes les trois semaines, les habitants se réunissent pour cuire leur pain ensemble. C’était le cœur social du village ». Aujourd’hui, il ne reste que les vestiges de la vieille église et le four à pain.
Pourtant, selon Ophélie, Issandolanges avait une population stable. « Le plus ancien recensement date de 1350, explique-t-elle. Il y avait 50 habitants. En 1836 : 48 habitants. En cinq cents ans, la population n’a presque pas bougé ». De toute façon, Issandolanges n’était pas fait pour accueillir du monde : « L’étroitesse même du site avait imposé un équilibre. On ne pouvait pas être plus nombreux dans ce méandre », souligne la médiatrice culturelle.
Puis vient le XXe siècle. Et là, tout s’effondre en vingt ans. Deux guerres mondiales successives ont eu raison du village. « Les hommes partent les premiers, en campagne de travaux, comme scieurs de long, sur les chantiers de viaducs. Ils envoient de l’argent, puis ils ne reviennent plus. Les femmes, elles, n’ont pas d’autres choix que de suivre leur maris. L’une des dernières à habiter le village part dans les années 1920 parce qu’on lui propose un poste de garde-barrière dans l’Allier ». En 1924, Issandolanges est vide. Définitivement.
Le pillage et la mémoire
L’abandon n’est pourtant pas la fin de l’histoire d’Issandolanges. « “Il est suivi du pillage, ajoute Ophélie. Dans les années 1950 et 1960, les paysans des villages alentour descendent avec leurs bœufs récupérer les pierres de taille ». Michel, lui, se souvient d’avoir assisté à la destruction de la maison de ses arrière-grands-parents. « Les pierres de la maison ont été montées au village d’au-dessus. On trouvait cela normal de se servir dans un village abandonné ».
Pourtant, quelques années après, il y a eu une dernière parenthèse de vie dans cet ancien village. « Des ouvriers, pour beaucoup d’origine algérienne, se sont installés dans ce qu’il reste de bâti pour construire un captage d’eau destiné à la ville d’Arlanc dans les années 60-70 », se souvient Michel, l’enfant du village. Quelques mois de présence humaine dans un village fantôme : « Mes parents avaient des moutons, raconte Michel. Lorsque c’était le moment des fêtes religieuses, ils venaient nous en acheter pour faire leurs méchouis et se retrouver autour d’un plat ».
Issandolanges, village abandonné du Puy-de-Dôme, fait encore l’objet de visites guidées.
© Crédit photo : Martial Delorme-Le Cliché Auvergnat
Puis le silence reprend ses droits. Et les murs continuent de tomber, seuls, saison après saison. Ce n’est qu’en 2011 que des sentiers d’interprétation sont installés sur le site. Depuis 2020, des visites guidées sont proposées chaque été. Trop tard pour les pierres, trop tard pour la chapelle, trop tard pour les maisons. Mais juste à temps, peut-être, pour la mémoire. « Ça aurait été bien sûr mieux que ça ait été conservé beaucoup plus tôt », regrette Michel.
Aujourd’hui, des visites guidées du village abandonné sont proposées chaque été par la médiatrice culturelle de la communauté de communes Ambert Livradois-Forez. Elles sont gratuites et sur réservation.
Issandolanges n’est pas seul. Selon la Fédération française de Généalogie, la France compte 38 villages disparus depuis la Première Guerre mondiale : certains soufflés par les combats, d’autres vidés par l’exode rural, d’autres encore avalés par des fusions administratives au point de perdre leur nom.
Manale Makhchoun
France 3 Auvergne Rhône-Alpes
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