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La République des bourreaux vertueux. Éditorial du 12 avril 2026
(Éditorial du 12 avril 2026)
Publié le dimanche 12 avril 2026, par Redaction
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Invoquer l’Histoire pour condamner les « bourreaux » n’est-il pas discutable, la République elle-même portant un héritage sanglant que le récit officiel préfère soigneusement atténuer ?
 

« L’Histoire ne pleure jamais les bourreaux de leur peuple. Et aucun ne sera regretté. » Ainsi parlait, début mars, un président de la République s’érigeant en procureur de l’Histoire au prétexte des événements du Moyen-Orient.

La phrase claque, solennelle, martiale, calibrée pour les caméras et les archives. Drapé dans la toge commode de la vertu universelle, ce président élu par les chiffres mais déserté par les âmes affectionne ces formules lapidaires, au diapason d’une époque friande d’assertions d’airain qui sonnent comme des sentences antiques mais ne sont souvent que des bulles morales. On dirait du marbre ; c’est du plâtre.

De quelle Histoire parle-t-on ? De celle qu’on invoque lorsqu’elle sert la rhétorique du moment et que l’on relègue aux notes de bas de page lorsqu’elle devient embarrassante ? La véritable Histoire, celle qui ne s’écrit ni en éléments de langage ni en communiqués de crise, a la mémoire plus longue que les discours et moins d’indulgence que les tribunes médiatiques.

La République française, si prompte à dénoncer les tyrans étrangers, devrait se souvenir de son propre baptême. Elle ne naquit pas dans la douceur d’un compromis, mais dans la violence d’une rupture. Son acte de naissance fut rédigé à l’encre noire des décrets d’exception et scellé dans le rouge des exécutions publiques.

La République des bourreaux vertueux

On aura beau objecter que la Révolution fut une nécessité, qu’elle mit fin à des abus séculaires, qu’elle ouvrit l’ère des droits modernes, cela ne saurait en rien effacer la mécanique implacable mise en œuvre lorsque la vertu s’arma de la guillotine : le Tribunal révolutionnaire ne fut pas une chambre de méditation philosophique, mais une effroyable machine à trancher. Et contrairement à la légende confortable, les aristocrates furent loin de constituer le gros du bataillon des décapités, les victimes se recrutant bien davantage parmi les artisans, ouvriers, hommes et femmes issus des classes populaires.

Or, parmi les figures tutélaires de ce massacre, il en est une que l’on continue d’honorer dans les manuels et sur les frontons, dont le nom résonne comme une justification permanente : Robespierre, qui, au nom du peuple, envoya le peuple à l’échafaud. Dès lors, comment manier aujourd’hui le mot « bourreau » avec une assurance si tranquille ? Qu’est-ce qu’un bourreau de son peuple, sinon celui qui estime, au nom d’une idée supérieure, qu’une fraction de ce peuple doit disparaître pour que l’ensemble survive ?

À cette aune, la Révolution elle-même porte une part d’ombre que les zélateurs du récit officiel préfèrent estomper, qui en brandissant la Déclaration des droits de l’homme, qui en vantant l’universalité des « principes républicains », qui en reléguant commodément la Terreur dans la catégorie des « excès ». Maquillant, ce faisant, une époque où la vertu se confondit, pour l’exemple, pour la morale et au nom du Bien, avec la guillotine.

Il y a dans la déclaration présidentielle une posture confortable : celle du juge qui se croit extérieur au drame humain. Comme si la République française, forte de ses deux siècles d’existence, pouvait parler depuis un sommet immaculé, sans tache ni cicatrice. Or elle porte en elle une contradiction originelle : elle célèbre le peuple et, quand le peuple déplaît, elle le corrige. Par la loi, par la contrainte, par la force au besoin.

S’il ne s’agit pas ici de relativiser les crimes d’aujourd’hui ni de disculper les tyrannies contemporaines, il est légitime d’exiger une cohérence. On ne peut invoquer l’Histoire comme tribunal suprême sans accepter d’y comparaître soi-même. On ne peut dénoncer les bourreaux en oubliant que son propre passé comporte des pages où la violence fut élevée au rang de vertu civique.

L’Histoire ne pleure pas les bourreaux ? Peut-être. Mais elle n’absout pas davantage ceux qui se parent du vocabulaire de la vertu pour dissimuler leurs propres brutalités fondatrices, et il lui arrive d’esquisser, face aux indignations sélectives, un sourire plus cruel que les sentences prononcées en son nom par les héritiers des bourreaux.

Valéry VIGAN
Directeur de la publication
La France pittoresque

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