LA FRANCE PITTORESQUE
Gimel-les-Cascades (Corrèze) : théâtre
de manifestations surnaturelles
et terre de superstitions
(D’après « Gimel : cascades, gorges, étangs, impressions du présent,
légendes du passé » (par Gaston Vuillier), paru en 1903)
Publié le mercredi 25 mars 2020, par LA RÉDACTION
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Lieu de retraite de saint Dumine qui y bâtit un modeste oratoire après avoir combattu au VIe siècle aux côtés de Clovis, le village de Gimel était jadis renommé pour ses bruits funèbres que d’aucuns attribuaient à une Dame Blanche, ses chasses fantastiques menées par les Bérous pour la rémission de leurs péchés, ses animaux rôdant le soir tels que le Drac rappelant le bélier, ses cercueils dans les chemins, et d’autres visions encore qui ne cessaient de troubler autrefois l’esprit des habitants de la contrée
 

Situé à quelques kilomètres au nord-est de Tulle, en Corrèze, Gimel-les-Cascades, village juché sur une crête abrupte en corniche sur des précipices, est incomparable avec ses trois bonds écumants que sont le Grand saut, la Redole et la Queue de cheval ou Gouttatière, la sombre gorge de la Montane appelée l’Inferno, ses horizons, ses bois, ses étangs dont les uns sommeillent sous les pins, d’autres sous les chênes, tandis que d’autres s’étalent comme des miroirs au milieu des bruyères. Rien ne manque à son aspect romantique, il a tout, jusqu’à la sombre ruine d’un vieux château et un campanile solitaire dans la gorge affreuse. Et ces beautés si variées, ces aspects si différents, si tragiques ou si doux, sont groupés autour du village.

Certains aspects farouches du pays frappèrent, de tout temps, les esprits : « C’est un lieu terrible et pierreux, malaisément productif et assez mal peuplé », disait, au Moyen Âge, Jacques de Monceaux, seigneur de Bar. À cette époque Gimel était le repaire de châtelains pillards et redoutés, passant leur vie à guerroyer. Maintes fois ses deux châteaux forts furent pris d’assaut. Un champ, le champ des morts, conserve, par cette désignation, le vague souvenir de quelque bataille meurtrière de jadis.

La Queue de Cheval (appelée également la Gouttatière), l'une des trois cascades de Gimel-les-Cascades
La Queue de Cheval (appelée également la Gouttatière),
l’une des trois cascades de Gimel-les-Cascades

Des deux châteaux fortifiés, un seul montre ses ruines, l’autre ayant complètement disparu. Ses linteaux, ses fenêtres à meneaux, ses portes cintrées, ses cheminées de granit aux grossières moulures se retrouvent, encastrés çà et là dans les murs des chaumières. Le vieux château, aux murs branlants, dont le donjon domine le village, est peuplé de légendes.

Comme partout il y a celle de la Dame Blanche, châtelaine qu’on vit errer autour du donjon. Toutes les nuits son ombre plaintive apparaissait, et les paysans, l’apercevant de loin à travers les vitres de leurs demeures, se signaient par trois fois et égrenaient le rosaire... Son teint avait les pâleurs de l’ivoire et son corps était d’une telle transparence qu’on voyait couler dans sa gorge le vin rouge qu’elle buvait. On l’accuse de s’être nourrie de la chair de petits enfants, c’était son mets de prédilection. Longtemps la menace de la Dame Blanche suffisait pour mettre à la raison les petits garnements.

Le vieux château eut une page d’histoire. Les Ligueurs, après s’en être emparés, entassèrent dans ses murs le butin qu’ils avaient fait dans la région ; c’est là qu’ils fondirent en canons les cloches des églises voisines. Il ne reste plus qu’un obscur souvenir de ces luttes passées : les antiques blasons ciselés ont roulé jusqu’au fond de l’abîme où grondent les cascades, quelques peintures à demi effacées, au-dessus des tombeaux de Saint-Étienne-de-Braguse, rappellent les blasons des anciens seigneurs.

Les seigneurs de Gimel alignaient leurs tombeaux à Saint-Étienne-de-Braguse, autour de la chapelle sainte édifiée autrefois par la piété de saint Dumine qui vivait dans une grotte voisine. La légende raconte que ce saint, appartenant à une famille opulente, avait embrassé le métier des armes.

À la mort de son père, il avait quitté le service du roi pour se retirer auprès de sa vieille mère qu’il ne voulait pas laisser dans l’isolement. C’était au temps où, sur les bords de la Vienne, une biche d’une merveilleuse grandeur sortit tout à coup d’un bois et indiqua au roi Clovis un gué qu’il cherchait en vain ; c’était aussi le temps où, pour éclairer une marche nocturne du même roi, un globe de feu s’alluma miraculeusement au sommet de l’église de Saint-Hilaire de Poitiers.

Les circonstances étant devenues critiques, Dumine avait dû reprendre son épée et rejoindre l’armée de Clovis dans la plaine de Vouillé où le roi des Wisigoths trouva la défaite et la mort. Le guerrier, son devoir accompli, s’empressa de revenir auprès de sa mère, mais l’ennemi s’en était saisi et l’avait emportée. Après bien des recherches, Dumine la retrouva, mais morte et les mamelles coupées. Alors, dans son désespoir, que sa piété même ne pouvait calmer, il prit le cilice et voyagea. On sait qu’il se rendit à Rome et qu’il visita ensuite Jérusalem, mais on ne peut expliquer comment il fut retrouvé un jour errant dans les solitudes de Gimel, dans cet Inferno où il avait choisi, pour y vivre, l’étroite grotte du rocher de Braguse.

Vestiges du château de Gimel-les-Cascades
Vestiges du château de Gimel-les-Cascades

À la cime du promontoire il érigea un modeste oratoire qui, au XVIe siècle, abrita sa sépulture. Cet oratoire, rebâti, devint une église paroissiale. Les femmes n’y eurent point accès, raconte Bonaventure de Saint-Amable dans les Annales du Limousin. D’ailleurs, leur rôle à Braguse fut toujours néfaste, si l’on en croit les vieilles légendes. D’après elles, une des cloches du campanile s’étant un jour détachée, avait roulé jusqu’au gouffre béant au bas de la falaise. À grand’peine on était parvenu à la retirer et on avait presque atteint la chapelle en la hissant, lorsque des femmes, voulant aider les travailleurs, se mirent aussi à tirer sur les câbles. Mais, dans un accès de rire, elles lâchèrent prise tout à coup, et la cloche, de nouveau, roula dans le gouffre, où elle disparut à tout jamais.

Sous la Terreur, les sépultures du promontoire furent profanées. Arrachés de leurs tombeaux, les ossements de ceux qui reposaient depuis des siècles sous le campanile solitaire blanchirent sous le vent, le soleil et les averses. Braguse, depuis lors, inspira l’effroi aux descendants des profanateurs. Le soir, ils ne s’y aventuraient guère, redoutant les fantômes vengeurs qui le peuplent. Car ils avaient entendu des plaintes étouffées s’élever du torrent, et vu des prunelles vitreuses darder dans les obscures profondeurs. Les pêcheurs et les pâtres savaient que, dès le crépuscule et jusqu’au petit jour, le vent soupirait et chuchotait les prières des agonisants, que l’eau sanglotait à travers les pierres.

À la fin du XIXe siècle encore, la superstition hantait les esprits dans la contrée. Tout un monde imaginaire et terrible s’agitait, dès la nuit venue, pour ces montagnards. Ils prétendaient que des individus, affublés d’une peau de bête, couraient des nuits entières à quatre pattes. Ils allaient avec la plus grande vitesse, étant obligés — car c’était une pénitence qui leur était imposée pour la rémission de leurs péchés — de passer, chaque nuit, sur le territoire de neuf communes différentes. C’étaient les Bérous, ou Loups-garous. On allait jusqu’à dire que les prêtres annonçaient en chaire leur passage en recommandant à leurs ouailles de bien se garder de leur faire du mal.

Ces coureurs nocturnes, auxquels la toison dont ils se revêtaient donnait l’apparence de bêtes sauvages, dévoraient tous les chiens qui se trouvaient sur leur passage. Jamais, dit-on, ils ne ressentaient de fatigue, et leurs mâchoires acquéraient, à ces heures, une telle vigueur, qu’ils broyaient entre leurs dents les os de leurs victimes. Combien ont rapporté avoir entendu de leurs oreilles les sinistres craquements des os broyés par le loup-garou ! Lorsque les chiens se prenaient à hurler lamentablement dans les ténèbres, c’était signe que l’étrange bête passait aux environs. Les paysans effrayés se blottissaient alors tout tremblants sous les couvertures.

Le loup-garou
Le loup-garou

D’autres, lorsque minuit tintait au clocher, avaient vu déboucher dans un chemin creux un homme de haute taille portant une croix. II précédait quatre porteurs courbés sous le poids d’un cercueil. Tous, à l’entrée de chaque hiver, ont ouï passer dans les airs la chasse volante, la fantastique chevauchée du roi Arthur.

L’un d’eux avait distingué même les funèbres acteurs de la chasse aérienne. II revenait d’un hameau voisin, c’était le soir, lorsqu’un roulement lointain, semblable à celui d’un orage grandissant, le cloua sur place. Et aussitôt l’ouragan passa au-dessus de sa tête. Au fracas du tonnerre, aux sifflements du vent se mêlaient des abois furieux, des claquements de fouet, des hurlements, des appels, des cris de chasseurs en détresse. Une meute infernale, qu’il entrevoyait dans les nuées, emportée par le « vent noir », vertigineusement courait... Ces clameurs dans les airs, qu’un superstitieux effroi exagère, se font entendre tous les ans au passage des grues et des oies sauvages.

Aujourd’hui les âmes ne sont plus aussi troublées par ces visions nocturnes, personne ne trouve, dans les carrefours, le passage barré par une bière. Autrefois c’était fréquent. Le respect de la mort, la crainte de profaner un cadavre, empêchaient de l’enjamber pour poursuivre la route. Certains pourtant la déplacèrent, mais toujours la funèbre barrière se remettait devant eux. Et si le voyageur, en sa frayeur, revenait sur ses pas, le cercueil, comme par enchantement, se replaçait devant lui. On dit que les nuits les plus sombres s’éclairaient durant ces fatales rencontres.

Le seul moyen, pour rompre le sortilège, consistait à soulever le cercueil dans ses bras, de franchir ainsi la place qu’il occupait, de se retourner et de le remettre exactement comme il était. Quelques-uns, aidés du hasard, y réussirent. La plupart, après une nuit d’angoisse, succombèrent au petit jour, emprisonnés par la funèbre apparition.

Les nuits d’ailleurs étaient pleines de maléfices. Le Drac, ou dragon, s’y montrait aussi sous forme d’un sombre animal rappelant vaguement le bélier. Il rôdait obstinément autour du voyageur qu’il harcelait par ses bêlements. Si on voulait le saisir, il s’écartait pour se rapprocher aussitôt. Certains, lassés d’être escortés de la sorte, voulurent saisir la mystérieuse bête, et jusqu’à l’aube ils coururent, haletants, après elle. Ce fut en vain. La vision s’évanouissait aux premières lueurs.

Pourtant il en est qui l’atteignirent et la chargèrent sur leurs épaules pour l’emporter. Mais la bête aplatie sur leur dos les étreignit à les étouffer tandis qu’une force inconnue les obligeait à marcher sans trêve, et à mesure qu’ils allaient, le fardeau devenait plus pesant. On les trouvait le lendemain dans quelque taillis, n’ayant pas conscience du moment où ils avaient été délivrés.

Vestiges de l'église Saint-Étienne-de-Braguse à Gimel-les-Cascades
Vestiges de l’église Saint-Étienne-de-Braguse à Gimel-les-Cascades

Non content de persécuter les voyageurs, le Drac s’attaquait aussi aux animaux. Parfois, dans les écuries, les chevaux, les ânes ou les mulets, attachés au râtelier, manifestaient une grande agitation. On les entendait hennir, frapper le sol de leurs sabots. Et c’était comme une course désordonnée du Drac qui montait, descendait, grimpait au long des murs, sautait d’une bête à l’autre. Si on pénétrait dans l’étable on trouvait les montures frémissantes et baignées de sueur. Leurs crinières étaient tressées, et à tel point emmêlées, qu’il fallait les couper. Mais du Drac, aucune trace. Il avait disparu.

Un autre animal fatidique, le Petit Chien Blanc, apparaissait dans les carrefours à l’aube ou au crépuscule, jamais à d’autres heures. Il se contentait de suivre silencieusement les passants, et se cachait de temps à autre pour furtivement réapparaître.

La chapelle de Braguse, que les âmes inquiètes ont peuplée de visions, fut en grande vénération dans tout le Limousin, car elle abritait les reliques que le pieux guerrier avait rapportées d’Orient. Deux reliquaires ont échappé à la cupidité des époques mauvaises : appartenant aujourd’hui à la fabrique paroissiale de Gimel, ils sont conservés au presbytère où on peut les voir.

La châsse-reliquaire, du XIIe siècle, œuvre de Limoges, est une véritable merveille. Ses émaux brillent d’un vif éclat et les sujets qui ornent ses faces, représentant le martyre de saint Étienne, montrent une rare entente de la composition. Le buste-reliquaire de saint Dumine, provenant également du pieux trésor de la chapelle, est en argent repoussé, doré aux cheveux et à la barbe. Il renfermait le crâne du saint.

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