LA FRANCE PITTORESQUE
Claque au théâtre : des spectateurs engagés pour lancer les applaudissements d’une pièce
(D’après « Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts
qui s’y rattachent » (par Arthur Pougin) paru en 1885,
« La Vie théâtrale » paru en 1897, « Annales du ridicule
ou Scènes et caricatures parisiennes » du 15 avril 1815
et « Le scandale au théâtre » (par Georges d’Heilly) paru en 1861)
Publié le mercredi 11 mars 2020, par LA RÉDACTION
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Auteurs et comédiens au XVIIIe siècle, puis directeurs de théâtre au siècle suivant, jugeant que le public n’applaudissait ni assez fréquemment, ni assez bruyamment, imaginèrent d’introduire dans nos salles de spectacle un petit bataillon d’applaudisseurs spéciaux surnommés battoirs puis claqueurs, chargés d’exciter, d’échauffer l’enthousiasme du public, et au besoin de le remplacer par le leur, cet usage, s’institutionnalisant bientôt sous le nom de claque, étant officiellement supprimé en 1902
 

L’origine de la claque remonte à la plus haute antiquité, puisque nous la trouvons organisée à Rome comme elle ne le fut jamais chez nous aux XVIIIe et XIXe siècles. Néron, saltimbanque couronné qui avait la manie de jouer devant le peuple, chantant et jouant de la flûte dans l’amphithéâtre, adorait les applaudissements, et Sénèque et Burrhus, placés de chaque côté de la scène, donnaient le signal de ces applaudissements au peuple, que des soldats disséminés dans la salle surveillaient, devant punir de mort les citoyens qui ne donnaient pas des signes extérieurs de satisfaction.

Au XVIIIe siècle, lorsqu’un auteur dramatique voulait assurer le succès de sa pièce, il distribuait à ses amis les billets qu’on lui donnait pour le jour de la première représentation. Bien sûr de leur indulgence, il ne craignait point de leur part un sifflet assassin ; il n’en redoutait point ce murmure d’improbation, précurseur de la tempête : cependant il ne pouvait compter sur un dévouement absolu ; un ami veut bien applaudir ce qui est passable, mais soutenir les endroits faibles d’une pièce en prodiguant les applaudissements à ce qui est le plus mauvais, ou bien, faisant face à l’orage qui éclate à la fin de la pièce, demander l’auteur en dépit des sifflets et des huées de tout un parterre, voilà ce qui surpasse les devoirs de l’amitié ordinaire.

La veille d'une première représentation, ou la revue des battoirs. Caricature publiée dans Annales du ridicule ou Scènes et caricatures parisiennes paru en 1815
La veille d’une première représentation, ou la revue des battoirs.
Caricature publiée dans Annales du ridicule ou Scènes et caricatures parisiennes paru en 1815

Certains auteurs imaginèrent de remettre leurs intérêts entre les mains de gens moins délicats sur le point d’honneur littéraire, et plus aguerris au bruit. Le soin de les rassembler ne regardait point l’auteur ; il s’adressait à un entrepreneur de cabales qui, moyennant une somme convenue et un certain nombre de billets, se chargeait de faire applaudir une pièce.

Le grand jour arrivé, l’entrepreneur rassemblait ses gens, qui recevaient chacun un billet de parterre, unique salaire de leurs applaudissements. Assis au milieu de l’arène, entouré de ses vaillants satellites, on le voyait ensuite donner, par son exemple, le signal des battements de mains. Quelquefois l’entrepreneur était dirigé dans sa marche par les instructions écrites de l’auteur qui lui indiquaient les endroits où il fallait applaudir ; d’autres fois il n’était guidé que par son propre génie.

Les battoirs — nom burlesque que l’on donnait à ces applaudissements enrégimentés) avaient un talent particulier pour faire retentir une salle du bruit de leurs applaudissements, et pour couvrir, par de bruyantes acclamations, les murmures du mécontentement. Un seul de ces héros de parterre faisait autant de tapage que dix amis. Malheur à celui que le hasard plaçait à côté du groupe bruyant, autant valait-il se trouver près de t’orchestre quand on joue une ouverture de mélodrame.

Les auteurs ne furent pas les seuls mettant à contribution le talent d’un entrepreneur de succès ; les artistes dramatiques y eurent fréquemment recours, surtout à l’époque de leurs débuts : on prétend même que ce sont eux qui mirent en vogue ce genre d’industrie. Certaines rivalités d’actrices dans nos théâtres les amenèrent à consentir de tels sacrifices pour se procurer des succès factices.

On vit souvent un acteur oublier que les applaudissements qu’il recevait étaient achetés, et se croire, de bonne foi, doué d’un talent supérieur ; de son côté, entraîné par l’exemple, le public finissait par joindre, sans trop savoir pourquoi, ses applaudissements à ceux de la cabale, et dès ce moment une réputation était consacrée. Les théâtres de la capitale offrirent plusieurs exemples de ces réputations usurpées.

Si cette pratique débuta donc de façon importante au XVIIIe siècle, la réglementation « intelligente » de cet art particulier ne remonte toutefois guère au delà du premier quart du XIXe siècle, et c’est alors qu’il se généralisa. C’est alors aussi qu’on fit courir ce petit couplet satirique :

Auteurs, acteurs sont peu flattés,
Chez Melpomène et chez Thalie,
De ces petits bravos flûtés
Qui nous sont venus, d’Italie.
Il faut, si l’on veut tous les soirs
Que leur oreille se régale,
Par des mains comme des battoirs
Faire trembler la salle.

La claque, appelée en langage juridique entreprise de succès dramatiques, consistait au XIXe siècle dans un contrat entre un directeur de théâtre et une personne appelée chef de claque. Dans les théâtres subventionnés, ce chef était un employé du théâtre, recevant des appointements fixes, et dont les fonctions consistaient à recruter un certain nombre de spectateurs s’engageant moyennant l’entrée gratuite à fournir les applaudissements demandés.

Le claqueur. Lithographie satirique de Honoré Daumier publiée dans Le Charivari du 13 février 1842
Le claqueur. Lithographie satirique de Honoré Daumier publiée dans Le Charivari
du 13 février 1842, et ainsi légendée : « Nom d’un ; il va falloir chauffer ça ce soir,
une pièce nouvelle en trois actes ; le comique veut que j’éclate de rire,
l’héroïne veut que je pleure, l’auteur veut que je trépigne, jusqu’à la vieille
mère noble, qui désire que je la claque... en v’là de l’ouvrage »

Dans les autres théâtres, les chefs de claque étaient des industriels, traitant de puissance à puissance avec les directeurs de théâtre, qui s’engageaient, moyennant des rétributions en billets souvent énormes, à soutenir les débuts d’un acteur, ou à assurer le début d’une pièce nouvelle. Il s’agissait de spéculateurs profitant d’un moment critique pour acheter à vil prix des places à un impresario malheureux, désireux d’avoir des fonds pour tenter une dernière partie. Aussi, tandis que les directeurs de théâtre mouraient parfois à l’hôpital après la faillite, la plupart des chefs de claque mouraient riches et honorés.

De cette différence dans la personnalité du chef de claque découlait la conséquence suivante : tandis que la claque des théâtres subventionnés est discrète, intelligente, et de nature à provoquer les applaudissements des spectateurs indécis, la claque des autres spectacles est bruyante, fréquente, insupportable et de nature à indisposer les spectateurs contre la pièce, contre les artistes et même contre le théâtre.

À cette différence près, la claque se recrutait partout de la même façon au XIXe siècle. Une heure environ avant l’entrée dans la salle, les personnes engagées pour le service de la claque se réunissaient dans un petit café ou une brasserie près du théâtre — pour les théâtres d’un ordre inférieur, c’était chez un marchand de vins. Le chef de claque les faisait entrer au théâtre par une porte dérobée, les installait aux places qui leur étaient réservées et se plaçait au milieu d’eux ; après quoi, il n’y avait plus qu’à attendre le lever de rideau.

Les auteurs consultaient le chef de claque, non sur la valeur de leurs ouvrages, ce qui serait trop dire, mais sur la façon dont ils devaient être soutenus, appuyés par la claque. Le chef de claque assistait aux répétitions générales ; il prenait des notes, marquait les endroits où l’effet devait se produire, ceux où l’intervention des battoirs pouvait être utile pour sauver une situation faible, ou scabreuse, ou languissante. Il faisait office de critique à sa manière, mais de critique bienveillante, et surtout intéressée. Et comme il n’était pas infaillible, il lui arrivait de commettre de lourdes sottises et, par le fait d’un enthousiasme maladroit, intempestif ou excessif, soulever une salle contre lui et ses acolytes, et obtenir un résultat tout contraire à celui qu’il attendait.

Parmi les claqueurs engagés, il y avait lieu de distinguer les intimes, les lavables et les solitaires. Les intimes, comme leur nom l’indique, étaient de vieilles connaissances du chef de claque, et à ce titre jouissaient de la gratuité complète. Dans les théâtres subventionnés, il n’y avait que les intimes. C’est peut-être en souvenir de la forte organisation de la claque à Rome qu’on donnait également aux intimes le nom de Romains, encore appelés chevaliers du lustre parce que leur place fut longtemps aux premiers rangs de parterre sous le lustre. Les lavables (du mot laver, qui en argot signifie vendre quelque chose) étaient ceux qui ne jouissaient que d’une gratuité partielle, et acquittant par exemple le quart ou la moitié du prix du billet.

Les claqueurs. Lithographie satirique de Honoré Daumier publiée dans Le Charivari du 13 février 1864
Les claqueurs. Lithographie satirique de Honoré Daumier publiée dans Le Charivari
du 13 février 1864, et ainsi légendée : « On dit que les Parisiens sont difficiles à satisfaire ;
sur ces quatre banquettes pas un mécontent. Il est vrai que tous ces Français sont des Romains »

Intimes et lavables étaient sous la surveillance directe du chef de claque qui les répartissait à sa droite et à sa gauche, et excitait leur zèle, au cas il serait venu à se refroidir, par des rappels à l’ordre de cette nature : « Allons, là-bas, le monsieur ! chauffons, s’il vous plaît ! nous ne sommes pas ici pour nous amuser ! »

Quant aux solitaires, ils formaient un groupe à part et ne faisaient partie de la claque que d’une façon indirecte et déguisée. Le solitaire était recruté parmi les amateurs de bons spectacles où il était difficile de se procurer une place. Le privilège qu’on lui faisait consistait à lui fournir une entrée qu’il payait aussi cher qu’au bureau, mais qui lui donnait l’avantage d’avoir une place assurée et de ne pas faire la queue comme le reste des spectateurs. Moyennant cette légère faveur, le solitaire s’engageait à applaudir au cours du spectacle, et s’il venait à manquer à son engagement, on lui retenait la faible caution qu’on lui avait fait déposer dans ce but.

Les claqueurs ne se contentaient pas seulement d’applaudir : par un perfectionnement que le temps amena, on mêla à ceux-ci des gens ayant une autre spécialité. Les uns exprimaient leur enthousiasme par une exclamation lancée à propos ; les autres étaient chargés d’appeler les pleurs d’autrui par l’usage qu’ils faisaient de leur mouchoir ; d’autres encore devaient attirer l’hilarité générale par un rire aussi spontané, aussi communicatif que possible. Ces derniers s’appelaient autrefois des chatouilleurs.

Se trouvaient enfin des personnes qui, aimant le spectacle mais ne pouvant le payer cher, avaient recours au chef de claque pour entrer au parterre à un prix restreint, mais à la condition de n’applaudir, comme tout spectateur, que quand et qui il leur convenait. Quelquefois pourtant, et lors d’un grand succès, les places étaient chères, même à la claque, et c’est ce qui arracha un jour, sous forme de rondeau, ce cri de douleur poétique à un admirateur de Mlle Rancourt, qui n’avait pu trouver place à un prix raisonnable au parterre du Théâtre-Français :

À vous claquer quand tout Paris s’empresse,
Moi seul encore n’y suis point parvenu ;
Déjà trois fois, étouffé dans la presse,
J’ai vu la grille, et n’ai rien obtenu.
J’entends vanter vos talents, votre grâce,
De votre jeu l’on m’a peint la chaleur,
Et, comme un autre, obtenant une place,
J’eusse employé ma main de bien bon cœur
À vous claquer.

Je sais qu’on peut, en triplant l’honoraire,
Humaniser les traitants du parterre ;
Mais payer triple enfin m’a retenu.
Eussiez-vous cru, jeune et faite pour plaire,
Qu’on regrettât d’employer un écu
Pour vous claquer ?

Types et Physionomies de Paris. La claque : rendez-vous des claqueurs du théâtre de l'Opéra, au café de la rue Favart. Gravure parue dans L'Illustration du 15 février 1873
Types et Physionomies de Paris. La claque : rendez-vous des claqueurs du théâtre de l’Opéra,
au café de la rue Favart. Gravure parue dans L’Illustration du 15 février 1873

La claque payée et bien payée pour assurer le succès d’une pièce s’acquittait consciencieusement de sa mission. Ces messieurs, placés au milieu du parterre, tous réunis, applaudissaient comme un seul homme aux endroits désignés. Au milieu d’eux, le chef donnait le signal ; alors la colonne entière s’ébranlait, et des bravos sans fin éclataient comme une trombe.

Mais qu’un spectateur s’avisât de protester ; qu’il vînt lui, imprudent, trouver la pièce mauvaise, quand messieurs de la claque la trouvaient bonne ! Que ce ne fût pas un, mais dix, vingt, trente spectateurs manifestant leur opinion hostile ? Pour le coup, voici la guerre allumée : la salle se partageait en deux camps, le public et la claque. Le public sifflait, la claque applaudissait. On en venait aux injures, et la police intervenait, mettant le public à la porte sous prétexte de vacarme. La claque fière et triomphante continuait à applaudir.

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