LA FRANCE PITTORESQUE
Tohu-bohu
(D’après « Le Courrier de Vaugelas » paru en 1876, « Le quart livre de Pantagruel.
Texte critique avec une introduction » (par Jean Plattard) paru en 1910
et « Dictionnaire philosophique de la religion »
(par Claude-Adrien Nonnotte) Tome 2 paru en 1772)
Publié le vendredi 20 septembre 2019, par LA RÉDACTION
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Consacré au XVIIIe siècle par Voltaire et désignant au sens propre le chaos originel, le mot français tohu-bohu, que l’on trouve au XIIIe siècle dans notre langue sous la forme de toroul boroul, est employé pour qualifier une grande confusion, un grand désordre, et est issu de l’hébreu ancien
 

Ce mot composé ne se trouve ni dans la première édition de l’Académie (1694), ni dans Furetière (1727), ni dans Trévoux (1770). Certes, un chapitre du Pantagruel de Rabelais, le dix-septième du livre IV, intitulé Comment Pantagruel passa les isles de Tohu et Bohu, contient les mots tohu et bohu.

La description des deux îles et des particularités qui les distinguent est brève, se réduisant à quelques traits fabuleux et comiques : Pantagruel passe les îles Tohu et Bohu, c’est-à-dire l’île déserte et l’île inculte. Nos navigateurs n’y trouvent « que frire », selon l’expression populaire. Un jeu de mot élémentaire suggère au conteur l’idée d’une pénurie de tous les ustensiles de cuisine propres « à frire » : poêles, poêlons, coquasses, lèchefrites et marmites.

La Création du monde, par Jérôme Bosch (1504)
La Création du monde, par Jérôme Bosch (1504)

Mais ce n’est pas là notre mot tohu-bohu ; ce sont les deux termes qui le composent, employés séparément comme noms propres, dans une géographie plus ou moins fantastique. Faire remonter le mot français tohu-bohu à Rabelais reviendrait au même que prétendre l’expression Alsace-Lorraine bien antérieure à la guerre de 1870 parce que les noms d’Alsace et de Lorraine ont existé des siècles avant cette guerre.

On rencontre pour la première fois en français le mot tohu-bohu dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire, paru en 1764. Il y affirme qu’au moment de la création, « la Terre était tohu, bohu, et vide ; les ténèbres étaient sur la surface de l’abîme, et l’esprit de Dieu était porté sur les eaux. Tohu, bohu, signifie précisément chaos, désordre. C’est un de ces mots imitatifs qu’on trouve dans toutes les langues, comme sens dessus dessous. L’esprit de Dieu signifiait le vent qui agitait les eaux. »

Comme le relève Claude-Adrien Nonnotte dans son Dictionnaire philosophique de la religion en 1772, il y a là une erreur manifeste de Voltaire : « Tohu, bohu, ne signifie pas chaos, mais désert, solitude ; ce qui convenait bien à l’état où se trouvait la terre, telle que nous la représente Moïse dans sa narration du premier jour du monde. » Pour preuve la manière dont saint Jérôme les a traduits dans la Vulgate : Terra erat inanis et vacua (La terre était informe et vide). Dans La Bible enfin expliquée (1776), Voltaire persistera, écrivant dans une note relative au premier paragraphe qui renferme le premier verset de la Genèse que « tohu-bohu signifie à la lettre sens dessus dessous ».

D’où ce mot vient-il ? Si l’on compare avec l’hébreu la traduction que nous venons de citer, nous trouvons qu’il correspond à l’expression tohou vabohou, expression composée de trois mots : tohou, qui signifie désert, inhabitable, inhabité, va, qui est la conjonction copulative, et bohou, qui veut dire vide.

Tout d’abord, les adjectifs tohou et bohou, joints ensemble, ont formé une sorte d’adjectif composé, invariable en genre et en nombre, comme dans l’exemple qui précède. Mais ensuite, le mot tohu a fini par s’employer comme substantif ; et, attendu que tohu, d’après le Dictionnaire hébreu-français de Sander et Trenel (page 777) accompagne toujours bohu, on a donné à ces deux mots juxtaposés le sens n’appartenant qu’au premier, et de surcroît le sens que lui donnait Voltaire, à savoir confusion, chaos, mélange. Ce sens se conserva, tant au propre qu’au figuré, comme le montrent ces exemples :

« Désigner une parure de fleurs sous le nom d’un tohu-bohu de fleurs, c’est présenter bien mal une image gracieuse » (Dictionnaire du lexicographe Louis-Nicolas Bescherelle, 1856). « Notre révolution a vu paraître tous les systèmes politiques, et de leurs débris se forma dans les têtes un véritable tohu-bohu » (Dictionnaire du lexicographe Pierre Boiste, 1819).

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