LA FRANCE PITTORESQUE
La Raphagnaude semant la terreur
dans la montagne de Mornas (Vaucluse)
(D’après « Le Tricastin : histoire, arts, littératures, tourisme », paru en 1928)
Publié le lundi 9 septembre 2019, par LA RÉDACTION
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Sorte d’écrevisse géante capable d’exhaler une flamme empoisonnant qui s’aventurait alentour, la créature dénommée Raphagnaude aurait vécu à l’emplacement de l’actuelle chapelle Saint-Baudile voici longtemps, bien longtemps, bien avant même que sur la falaise abrupte de Mornas, se dressât, dans sa nouveauté, ce vieux château du XIe siècle dont il ne reste aujourd’hui que des ruines...
 

À une époque où Mornas érigeait ses quelques chaumines au pied de la roche, sur les bords mêmes du Rhône qui venait lécher de son flot bourbeux les bases du rocher, ses habitants ne vivaient que de la pêche. Quand ils en avaient assez de manger du poisson ou du gibier d’eau qui, à la vérité, ne manquait point, alors ils montaient là-haut, sur la montagne, qui était coiffée d’une impénétrable forêt de pins et de chênes, et, à l’aide de leur fronde, ils tâchaient à tuer quelques lièvres, quelques sangliers, ce qui variait un peu leur nourriture.

Malheureusement, pour grimper là-haut, sur la montagne, comme la falaise était à pic de toutes parts, il n’y avait qu’une sorte de combe sauvage, rocailleuse, ravinée, qui existe encore aujourd’hui d’ailleurs, car si les ouvrages des hommes disparaissent et s’écroulent, les œuvres de la Nature sont éternelles.

Sur le chemin menant à l'antre de la Raphagnaude, au sein de la montagne de Mornas
Sur le chemin menant à l’antre de la Raphagnaude, au sein de la montagne de Mornas

Et si cette diabolique combe était d’un accès difficile, encore eut-on pu la franchir sans danger si, dans une grotte sombre, n’avait élu domicile la Raphagnaude. C’était, à ce que l’on assure, une bête épouvantable, un monstre effrayant, d’une force et d’une cruauté dont rien ne peut donner une idée. Rien que de la voir vous glaçait le sang et sa seule vue risquait de vous laisser raide mort sur la place.

Elle avait la forme d’une écrevisse, d’une gigantesque écrevisse ne mesurant pas moins d’une demie toise de long ; et entre ses deux pinces, qui avaient chacune un bon pied, se dressait une tête monstrueuse, fendue d’une gueule énorme, dentée en façon de scie, et d’où, quand elle était en fureur, s’exhalait une flamme jaune et puante capable d’empoisonner et de brûler tout à la ronde. Elle était noire, mais d’un noir effrayant, et malheur à qui passait à sa portée ! Le malheureux était saisi par les pinces qui le coupaient en deux tronçons et, avant qu’il n’eut eu le temps de marmonner un pater, il était déchiqueté par la mâchoire en dents de scie, et jamais plus on n’entendait parler de lui.

Heureusement qu’elle ne volait point, comme les dragons. Même, bien qu’elle fût supportée par une dizaine de pattes, ces pattes étaient si faibles que c’est à peine si elle s’en pouvait servir, et pour avancer elle était obligée de ramper sur sa carapace, ce qui produisait le bruit le plus horrible qui se pût entendre. Sans cela, vous comprenez bien que la population de Mornas, celle de Mondragon, d’Uchaux et même de Piolenc n’eurent pas tardé à être exterminées par cette terrifiante bête !

En somme elle n’était dangereuse que pour les personnes qui passaient près de son antre, et le malheur voulait que pour monter jusqu’au haut de la montagne il fallût nécessairement passer devant la grotte puante et orde où la Raphagnaude se tenait aux aguets et prête à agripper sa proie... Aussi vous comprenez que les habitants de Mornas hésitaient à grimper jusque là-haut et mangeaient du poisson, faute de pouvoir aller chasser les lièvres et les sangliers qui abondaient dans la forêt.

Il n’y avait guère que Listet qui avait le courage de passer par le ravin au risque de se faire dévorer par la Raphagnaude... À vrai dire c’était un brave et courageux garçon, que ce Listet, mais sa hardiesse faisait le désespoir de la petite Miette, sa bonne amie, qui, chaque fois lui disait : « Qu’as-tu besoin de monter jusque sur les rochers ! Un de ces jours la Raphagnaude se jettera sur toi, et qu’est-ce que je deviendrai, moi, pechère ! »

L'écrevisse. Illustration extraite du Livre des simples médecines (manuscrit français n°12322) paru vers 1520-1530
L’écrevisse. Illustration extraite du Livre des simples médecines
(manuscrit français n°12322) paru vers 1520-1530

Mais Listet se mettait à rire, et : « Tu supposes bien, Miette, que je prends mes précautions ! Chaque fois que je passe par le ravin, je me munis de quelque chèvre morte, que je jette à la Raphagnaude, et tandis qu’elle la dévore, moi je file... — — C’est égal ! Je ne suis pas tranquille... — Va ! N’aies pas peur. Et puis, si tu savais ce que c’est joli, là-haut, la belle vue que l’on a et les belles fleurs, les jolies herbes qui sentent bon que l’on y trouve ! »

Miette soupirait, secouait la tête et se désespérait. Et elle avait bien raison, Miette ! Car un jour que Listet était monté sur la roche, il ne redescendit plus. La Raphaguaude, sans doute, lasse de manger des chèvres mortes, avait dédaigné cette proie et avait dévoré Listet !

Vous pensez dans quel état se trouva cette pauvre Miette. Sans son Listet, elle ne se sentait plus capable de vivre, et se décida à mourir. Elle aurait pu se jeter dans le Rhône, elle aurait pu avaler de ces herbes qui vous endorment et dont on ne se réveille plus, mais elle choisit un autre genre de mort, et, pour retrouver son Listet, pensait-elle, elle résolut de se livrer à la Raphagnaude.

Et la voilà, un matin, qui grimpe la côte, se meurtrissant les pieds aux cailloux ; et la voilà qui, de loin voit la grotte d’où sort une vapeur jaune et puante... C’est l’antre de la Raphagnaude, qui doit avoir faim et qui est furieuse ! Allons ! Elle ne souffrira pas trop. L’orde bête va se jeter sur elle, et en un clin d œil l’aura engloutie dans son effroyable gueule ! Elle tremble un tout petit peu Miette : elle a tout de même un peu peur. Mais elle pense à son Listet, et cela lui redonne du courage. Et, tout droit elle se dirige vers l’anfractuosité du rocher où le monstre allonge son énorme carapace noire.

Et alors il se passa cette chose extraordinaire que, en voyant s’approcher cette jeune fille si jolie, si blanche, si rose, si blonde et qui s’avançait sans crainte avec un pâle sourire de martyre, ce fut l’effroyable bête qui eut peur. Elle se recula, elle se recula en grognant, jusqu’à ce que, arrivée au fond de l’antre, où se trouvait un puits insondable, elle y disparut avec un tel cri qu’on l’entendit de Mondragon !

Chapelle Saint-Baudile sur la montagne surplombant Mornas
Chapelle Saint-Baudile sur la montagne surplombant Mornas

Et jamais plus la Raphagnaude ne reparut. On ne sut où elle était passée. Les braves gens de Mornas s’en réjouirent qui, maintenant, pouvaient aller sur la roche tout à leur aise et chasser sans peur le lièvre et le sanglier. Quant à Miette, elle demeura dans la grotte, toujours décidée à mourir et attendant que la Raphagnaude revînt pour la dévorer. Et un jour, on l’y trouva morte, tuée par son chagrin et sa peine d’amour. Et, à la place de la grotte, à 190 m d’altitude et surplombant la vallée et le village de Mornas, on construisit une chapelle, appelée la chapelle Saint-Baudile.

Le souvenir de la terrible bête n’est pas aboli dans la mémoire des hommes, puisque, dans le pays, quand les enfants ne sont pas sages, on les menace de la Raphagnaude...

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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