LA FRANCE PITTORESQUE
Méchant comme un âne rouge
(D’après « Le Courrier de Vaugelas » paru en 1872 et « L’Étymologie ou explication
des proverbes français » (par Fleury de Bellingen) paru en 1656)
Publié le vendredi 6 septembre 2019, par LA RÉDACTION
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Très voire extrêmement méchant
 

Il s’agit ici de découvrir le sens de rouge. En tenant compte de la permutation des lettres, on distingue, à première vue, trois mots latins qui peuvent avoir donné cet adjectif ; ce sont : ruber, rupex, et rubus. Maintenant, lequel d’entre eux en est la véritable origine ?

Le mot ruber, de la famille de rubia, garance, est un adjectif qui signifie de couleur rouge. Peut-on expliquer le proverbe avec sa signification ? Il n’y a point d’ânes de cette couleur en France, ni ailleurs ; mais Fleury de Bellingen, dans L’Étymologie ou explication des proverbes français (1656), voit dans « l’âne rouge » de l’expression un cardinal que l’on « nomme âne parce qu’il est ignorant, et rouge, parce qu’il porte la calotte et le bonnet rouge. »

Le peintre dans la nature, le coup de pied de l'âne. Chromolithographie publicitaire Au Bon Marché de la fin du XIXe siècle
Le peintre dans la nature, le coup de pied de l’âne.
Chromolithographie publicitaire Au Bon Marché de la fin du XIXe siècle

Il explique en effet que « ce sont de telles sortes de gens que l’on nomme ânes rouges ; parce qu’ils s’obstinent ordinairement en leurs opinions sans fondement, ni raison, et veulent tout gagner en vertu de leur autorité, s’offensant si on ne leur cède, non pas parce que leur avis est juste et raisonnable, mais parce qu’ils sont cardinaux et princes de l’Église ». Mais les cardinaux ne sont pas si ignorants chez nous qu’ils puissent avoir fourni cette comparaison.

Le mot rupex est un substantif qui peut se dire adjectivement « d’objets faits avec des pierres extraites d’un rocher. » Il n’y a guère de probabilité que ce mot ait pu donner rouge, qui se dit d’un âne : on peut donc également écarter cette origine.

Quant au mot rubus, il veut dire ronce, buisson ; il a formé l’adjectif rubeus (devenu rubius dans la basse latinité, puisqu’on trouve dans du Cange : rubia fera, bête fauve), et rubeus aurait donné en français rubeste en passant par l’italien rubesto, comme Génin le suggère dans une note, page 404, de la Chanson de Roland :

Hues Piaucele qui trova
Cest fabel, par reson prova
Que cil qui a fame rubeste,
Est garnis de mauvese beste.
(Barbazan, III, p. 380)
Trop i trova chieres les bestes,
Les cochons felons et rubestes,
Vilains et de mauvais afère.
(Bouchier d’Abbeville, V. 19)

Or, dans Roquefort, d’où provient cette seconde citation, le mot rubeste est défini : « fort, robuste, rude, âpre, sauvage », ce qui est juste la définition de l’italien ruvido, lequel a tout l’air d’être de la famille de rouge (v=g).

Le rouge du proverbe en question aurait donc la signification de sauvage ? Voyons si cette hypothèse ne pourrait pas expliquer non seulement ce proverbe, mais encore de deux autres où âne rouge forme le second membre de la comparaison.

Opiniâtre comme un âne rouge. On sait combien l’âne est entêté ; mais si l’âne domestique est déjà doué d’une grande obstination, celle de l’âne sauvage doit être bien plus grande. Rouge, ajouté ici, peut jouer le rôle d’une espèce de complétif qui renforce la comparaison.

L'Âne Rouge. Fantaisie de l'illustrateur, affichiste et caricaturiste Adolphe-Léon Willette (1857-1926) parue dans Le Courrier français du 28 novembre 1886
L’Âne Rouge. Fantaisie de l’illustrateur, affichiste et caricaturiste Adolphe-Léon Willette (1857-1926)
parue dans Le Courrier français du 28 novembre 1886. On peut lire : « Il fut un temps
où je portais la farine au moulin... / Mais j’en avais plein le dos de Pierrot et de sa farine ! / Et il
est mort depuis. / Là Ous qu’est mon mouchoir ? / Mes amis, tout ça est à vous... pour de l’argent !
Buvez, et multipliez ! / C’est pour les réparations de la butte qui s’écroule sous le poids
de ma gloire / De l’audace, de l’audasse et encore de l’audasssse et toujours de l’audassssse ! »

Méchant comme un âne rouge. L’âne sauvage s’appelle scientifiquement onagre, et voici ce qu’on trouve dans D’Orbigny (Dictionnaire d’histoire naturelle, III, p. 482, 1er volume) sur cet animal : « Dans ses voyages, l’onagre suit la même tactique que le cheval. Réunis en hordes innombrables, les ânes sauvages traversent les déserts de l’Asie sous la conduite de chefs dont les ordres sont exécutés avec une admirable ponctualité. S’ils viennent à être attaqués par des loups, ils se rangent en cercle, en plaçant au centre les poulains et les vieillards, frappent leurs ennemis des pieds de devant, les déchirent par de cruelles morsures, et emportent toujours la victoire. » La comparaison méchant comme un âne rouge ne semble-t-elle pas après cela pleine de justesse ?

Traître comme un âne rouge. On dit d’un animal qu’il est traître quand il fait du mal lorsqu’on y pense le moins. Or, dans ce sens quel âne peut mieux mériter cette qualification que celui dont on vient de rapporter la manière de combattre ?

Puisque, loin d’altérer en rien la signification de ces proverbes, la substitution de sauvage à rouge semble, au contraire, se faire naturellement dans ces expressions, il semble bien qu’âne rouge y veut dire tout simplement âne sauvage.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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