LA FRANCE PITTORESQUE
Bohème
(D’après « Le Courrier de Vaugelas », paru en 1873)
Publié le vendredi 30 août 2019, par LA RÉDACTION
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Celui ou celle qui mène une vie au jour le jour, en marge du conformisme social, correspondant à l’existence des artistes errants composant un mouvement littéraire et artistique au XIXe siècle
 

Vers le commencement du XVe siècle, arriva en Europe une tribu de l’Indoustan — contrée des Indes orientales formant l’empire du grand moghol — qui fuyait devant l’invasion de Tamerlan, chef des Moghols. Ces peuples parvinrent en France en 1427, et comme ils venaient, pensait-on, de la Bohême, on les désigna sous le nom de Bohèmes ou Bohémiens.

Ces vagabonds, qui couraient le pays disant la bonne aventure aux gens crédules et dérobant avec beaucoup d’adresse, ont conservé leur nom jusqu’à nous, et c’est en faisant allusion à leur vie de désordre que nous avons dit et que nous disons encore une maison de Bohème, et de quelqu’un qui n’a ni feu ni lieu, qu’il vit comme un Bohème.

Henry Murger et les personnages de La vie de bohème. Image de couverture du Supplément illustré du Petit Journal du 29 janvier 1911 pour le cinquantenaire de la mort de l'auteur
Henry Murger et les personnages de La vie de bohème. Image de couverture du Supplément
illustré du Petit Journal
du 29 janvier 1911 pour le cinquantenaire de la mort de l’auteur

Mais depuis le milieu du XIXe siècle, le nom de bohème s’emploie dans une acception toute nouvelle, qu’on rencontre à chaque pas dans Les Confessions d’un bohême (1849) par Xavier de Montépin (1823-1902), dans les Confessions de Sylvius (1849) par Champfleury (1821-1889), dans Scènes de la vie de bohème (1851) — publiées d’abord sous la forme d’un feuilleton, la première histoire paraissant en mars 1845 — par Henry Murger (1822-1861), etc.

À quelle époque cette acception apparut-elle ? Les recherches faites à ce sujet révèlent ce fait curieux que le bohème ne serait venu qu’après la bohème — sans accent circonflexe — pris aussi dans le sens de l’ensemble des écrivains, artistes vivant au jour le jour en marge des règles sociales.

En 1837, George Sand publia dans la Revue des Deux-Mondes un roman intitulé la Dernière Aldini, qui se termine par cet alinéa : « Lélio hésita un instant, remplit son verre, fit un profond soupir, puis un éclair de jeunesse et de gaieté jaillissant de ses beaux yeux noirs, humides de larmes, il chanta d’une voix tonnante, à laquelle nous répondîmes en chœur : Vive la Bohème ! » La bohème était donc une chose connue à cette époque, et si elle était connue, c’était grâce probablement à quelque publication qui l’avait signalée.

En consultant la Bibliographie de la France, on trouvé, en effet, qu’en l’année 1834, il avait paru chez Paulin, libraire à Paris, place de la Bourse, un roman intitulé La Bohême : roman historique — l’accent circonflexe avait été conservé —, par Antoine-Clair Thibaudeau (1765-1854), député de la Vienne à la Convention nationale, président de celle-ci en mars 1795, président du Conseil des Cinq-Cents en 1796 puis préfet des Bouches-du-Rhône sous Napoléon Ier.

Une fois la nouvelle acception donnée à bohème pour signifier, comme dit Balzac, cette réunion de « jeunes gens tous âgés de plus de vingt ans, mais qui n’en ont pas trente, tous hommes de génie dans leur genre, peu connus encore, mais qui se feront connaître et qui seront alors des gens fort distingués », on fit naturellement signifier à bohème le sens de membre de ladite réunion, et l’on eut ainsi le bohème.

Mais il semble que ce dernier n’ait pas succédé immédiatement à l’autre, car on ne trouve le bohème que dans ce passage de l’histoire de Chien-Caillou, par Champfleury, laquelle parut pour la première fois en 1847 : « Chien-Caillou était de cette race de bohèmes malheureux qui restent toute leur vie bohèmes. »

Rodolfo et Mimi, Marcello et Musetta dans la rue. Lithographie de 1905 tirée d'une série d'illustrations pour l'opéra La Bohème (acte III) de Giacomo Puccini (1858-1924)
Rodolfo et Mimi, Marcello et Musetta dans la rue. Lithographie de 1905 tirée
d’une série d’illustrations pour l’opéra La Bohème (acte III) de Giacomo Puccini (1858-1924)

Ainsi le bohème, qui existait certainement en 1847, étant venu après la bohème qui existait non moins certainement en 1834, il en résulte que la signification moderne de bohème, appliqué à un homme, a dû prendre naissance entre les années 1834 et 1847.

Dans l’ouvrage des Cent-et-Un, publié en 1831, on trouve à la vérité le mot bohème dans la phrase suivante, article des Petits Métiers (vol. III, p. 335) : « Quand le maître de la famille sort, il emmène avec lui tout le monde, jusqu’à son vieux père, jusqu’à sa mère infirme ; le petit enfant qui sort du berceau n’est pas oublié ; quelquefois même le caniche Azor et la pie Margot sont de la partie. Famille bohème ! »

Mais, dans cette phrase, c’est un adjectif qui signifie errant, vivant à la manière des Bohémiens, et, pour cette raison, on ne peut être certain que la date de la publication où il se rencontre soit celle où le substantif bohème apparut pour la première fois avec son acception moderne.

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