LA FRANCE PITTORESQUE
Être de la compagnie de lésine
(lésiner sur les moyens)
(D’après « Bulletin du bibliophile et du bibliothécaire », paru en 1859)
Publié le vendredi 26 juillet 2019, par LA RÉDACTION
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Faire montre d’une avarice sordide et raffinée
 

Datant du début du XVIIe siècle, le verbe lésiner, dérivé de l’instrument connu sous le nom d’alesina dont se servaient alors les cordonniers italiens, signifia épargner avec avarice après la parution en Italie d’une satire connaissant un grand succès et rapidement traduite en français

L’expression Être de la compagnie de lésine, qui signifie épargner avec une avarice poussée à l’extrême et qui donna notre expression ne pas lésiner sur les moyens, est une façon de parler venue d’un ouvrage curieux composé en italien par un nommé Vialardi, vers la fin du XVIe siècle, et traduit en français par un anonyme en 1604. Cet ouvrage est intitulé : Della famosissima compagnia dell’ alesina, etc. De la très fameuse compagnie de la lésine, etc. Le mot alesina, dont on a formé, par aphérèse, notre mot lésine, signifie, au propre, une alêne de cordonnier, que les lésinantissimes sont supposés avoir adoptée pour attribut, ainsi que l’atteste le passage suivant qu’on lit dans la préface du livre.

L'avarice. Chromolithographie publicitaire de 1890
L’avarice. Chromolithographie publicitaire de 1890

Il y est rapporté que l’origine du vocable lésine « procéda jadis de cette maudite engeance taquanine qui par leur grande avarice et damnable chicheté, en devenaient jusque-là, qu’ils rapetassaient de leurs mains propres la semelle de leurs souliers et de leurs pantoufles ; chose à la vérité fort indigne, vile et abjecte, et qu’à grand peine les lecteurs croiront : toutefois elle est très véritable, autorisée par la bouche de plusieurs témoins dignes de foi, et du tout irréprochables, lesquels sont encore vivants.

« Or d’autant qu’une telle façon de rataconner et repetasser ne se peut faire sans aleine ou lésine, voire elle en est le principal instrument, par ainsi tous les autres confrères, ignorant le vrai titre de la Compagnie, prirent ce vocable de lésine, faisant comme font plusieurs autres métiers, lesquels le plus souvent prennent le titre le plus convenable, nourrissant par même moyen une inimitié capitale avec les cordonniers et savetiers s’attribuant le titre qui leur est vraiment dû, pour être l’aleine le vrai instrument de leur métier. »

Le but assigné à cette compagnie est l’épargne la plus sordide. Tous les membres ont des noms et des emplois conformes à leur institut, et ils sont obligés, par leurs statuts, de pousser la lésine au plus haut point de raffinement ; par exemple, de porter la même chemise aussi longtemps que l’empereur Auguste était à recevoir des dépêches d’Égypte, c’est-à-dire quarante-cinq jours ; de se couper les ongles des pieds jusqu’à la chair vive de peur qu’ils ne percent les bas de chausse et les escarpins ; de ne pas jeter du sable sur les lettres fraîchement écrites, afin d’en diminuer le port, et autres pratiques semblables auxquelles on aurait probablement ajouté celle de ne pas mettre des points sur les i pour épargner l’encre, si l’usage de mettre des points sur les i eût existé à cette époque.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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