LA FRANCE PITTORESQUE
Sabler
(dans le sens de boire d’un trait)
(D’après « Le Courrier de Vaugelas », paru en 1872)
Publié le vendredi 5 juillet 2019, par LA RÉDACTION
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Où l’on apprend que le verbe sabler utilisé dans le sens de boire d’un trait n’aurait aucun lien avec jeter le sable comme on l’admet pourtant, mais serait un dérivé du verbe siffler utilisé dans sens d’avaler
 

Le verbe sabler était d’usage au XVIIIe siècle. Ainsi Le Sage a dit dans Gil Blas : « Saisissant d’une seule main le verre, et de l’autre la bouteille, je sablai un bon coup de vin de Lucène » ; et Trévoux (1771) en cite comme exemple ce couplet :

Chers enfans de Bacchus, lé grand Grégoire est mort.
Une pinte de vin imprudemment sablée
A fini son illustre sort ;
Et sa cave est son mausolée.

Mais d’où vient sabler ? L’Académie, après avoir donné la signification de ce mot, ajoute qu’il a été employé « par allusion à la promptitude avec laquelle un fondeur doit opérer lorsqu’il jette en sable. » Or, dans l’Encyclopédie et dans la Technologie de Francœur décrivant les procédés employés pour couler le métal en sable, on ne rencontre aucun indice de cette précipitation à laquelle, selon l’Académie, sabler fait allusion.

Chromolithographie publicitaire du Bon Marché vers 1880
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Il faut donc trouver une autre origine. Depuis longtemps, dans notre langue, sifflet, nom d’un petit instrument connu de tout le monde, désigne le gosier (ce qui a lien également, du reste, pour whistle en anglais, et pour chifla en espagnol). Cela étant, on a naturellement donné à siffler le sens d’avaler, se passer par le gosier, surtout en parlant des liquides, ce dont on trouve des exemples :

1° Dans le Dictionnaire comique de Leroux (1786) :

Un jour que nous fûmes un peu trop pressés de siffler.
(Recueil de pièces comiques)
Siffler le vin en abondance.
(Parnasse des Muses)

2° Dans ces vers d’une chanson du commencement du XVIIe siècle, cités par Alfred Delvau (Dictionnaire de la langue verte) :

Lorsque je tiens une lampe
Pleine de vin, le long de la journée,
Je siffle autant que trois.

Siffler vient de sibilare, employé dans la basse latinité (Du Cange l’atteste) sous la forme sibulare, lequel a fourni deux verbes à l’ancien français, sibler et subler (u ellipse, et i changé en u), dont voici des exemples :

« Adonc commença ledit Jehan le houllier à sibler et crier si hault, que ledit suppliant les oyt. » (Lettres de rémission, année 1368)

« Le suppliant yssit de la taverne et oyt subler, et alors Chauveau subla aussi. » (Lettres de rémission, année 1459)

Or, si le verbe siffler s’est dit autrefois sibler et subler, il n’y a rien d’étonnant à ce que, dans le sens de boire, l’un de ces derniers ait été changé en sabler, surtout par les « honnêtes gens » qui voulaient bien de la chose, mais qui répugnaient au mot dont le vulgaire la désignait. Du reste, au point de vue philologique, c’est un i ou un u changé en a, fait que la permutation des voyelles ne rend point impossible.

Dans la chanson Roger Bontemps de Pierre-Jean de Béranger (1780-1857), on trouve les deux vers suivants : « Faute de vin d’élite, SABLER ceux du canton. » Étant donné sabler avec le sens propre de boire, ces vers ne contiennent pas plus de métaphore que si l’auteur eût dit : « Faute de vin d’élite, SIFFLER ceux ceux du canton. » Seulement, le chansonnier, qui s’éleva jusqu’à l’ode, a instinctivement employé sabler, le terme comme il faut, et il a rejeté siffler, qui est le terme canaille.

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