LA FRANCE PITTORESQUE
Condamnation pour circulation
à vélocipède sur la voie publique
(D’après « Le Vélocipède illustré » du 15 avril 1869 et « Bulletin spécial
des décisions des juges de paix et des tribunaux de simple police.
Recueil mensuel » paru en 1869)
Publié le mercredi 5 juin 2019, par LA RÉDACTION
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Oui ou non, le vélocipède a-t-il le droit de circuler sur la voie publique ? Oui, semble répondre le bon sens. Non, répondit le tribunal de police de Paris le 3 avril 1869 à l’issue d’un procès initié par deux agents de villes présents sur le lieu d’une collision sans dommages entre un de ces engins et un fiacre
 

La vélocipédie eut dès 1869 les honneurs de la persécution. Dans son numéro du 15 avril 1869, Le Vélocipède illustré rapporte que quelques jours plus tôt, vers neuf heures du soir, un certain Monsieur Pascaud, directeur de la Compagnie générale parisienne, fabricant de vélocipèdes américains — les ateliers de cette Compagnie produisaient alors quotidiennement entre 100 et 200 vélocipèdes —, revenait de ses ateliers de Vaugirard, accompagné de son gérant, Monsieur Delsahut : ils étaient lancés à toute vitesse dans la rue Saint-Antoine, lorsque, au coin de la rue Saint-Paul, un camion déboucha subitement pour traverser la chaussée.

M. Pascaud n’eut que le temps de serrer le frein de son vélocipède qui vint heurter le cheval par le côté, sans lui faire la moindre blessure ; le vélocipède n’avait aucune avarie ; il n’y avait aucun accident à regretter, et déjà le camion repartait, lorsque deux sergents de ville survinrent, quaerens quam devoret (cherchant à manger), qui dressèrent un procès-verbal, malgré l’accord des parties adverses.

Vélocipède de la Compagnie parisienne en 1869. Illustration de Charles Barenne (1835-1913)
Vélocipède de la Compagnie parisienne en 1869. Illustration de Charles Barenne (1835-1913)

Il en résulta une affaire portée devant le tribunal de simple police de Paris. Que le vélocipède ait ou non le droit de circuler sur la voie publique, toujours est-il que le conducteur incriminé se rendit au palais de Justice, et comparut devant Thémis, le déroulé des faits étant rapporté en ces termes par Le Vélocipède illustré : pour se rendre de la rue de Vaugirard à la rue Saint-Gilles, M. Pascaud monte sur son vélocipède. Dans la rue Saint-Antoine, abordage avec un fiacre : ni blessures, ni contusions, mais foule de badauds qui s’amassent, regardent, commentent, jusqu’à ce que la Providence se manifeste sous le frac d’un sergent de ville.

Le digne agent, avec les meilleures intentions du monde, dissipe la foule et, l’un portant l’autre, emmène M. Pascaud et son vélocipède chez le commissaire de police. Là un procès-verbal est dressé, à la suite duquel M. Pascaud s’est vu traduire devant le tribunal de simple police, pour s’entendre condamner à une amende de un franc.

Pourquoi cela ? Parce que, confie à ses lecteurs Le Vélocipède illustré, lecture fut donnée au tribunal d’une note récente de la Préfecture, enjoignant à ses agents d’être très sévères pour tout ce qui a trait aux entraves apportées à la circulation publique, mais également parce qu’on invoqua contre les vélocipèdes certain article 113 d’une ordonnance du 25 juillet 1862, interdisant dans les rues les jeux de palets, de tonneau, de siam, de quilles, de volants, et tous autres susceptibles de gêner la circulation et d’occasionne des accidents.

Le jugement du tribunal était en effet ainsi libellé :

« LE TRIBUNAL :

« Jugeant en dernier ressort à l’égard de Pascaud ;

« Attendu qu’il est suffisamment établi que le 24 février dernier Pascaud a fait usage, à Paris, rue Saint-Antoine, d’un vélocipède ; qu’il s’est ainsi livré sur la voie publique, à Paris, à un jeu susceptible de gêner la circulation et d’occasionner des accidents, contravention prévue par l’article 113 de l’ordonnance de police du 25 juillet 1862, punie par l’article 471, n°15, du Code pénal ;

« Par ces motifs, condamne Pascaud à l’amende de 1 franc et aux dépens, liquidés à 1 fr. 60 ; fixe à trois jours la durée de la contrainte par corps. »

Mais, répliqua Me Métine, avocat du délinquant, c’est à tort que l’on voudrait comparer les vélocipèdes à l’un des jeux mentionnés ci-dessus ; le vélocipède est un moyen de transport — nouveau, c’est vrai, mais aussi naturel qu’un autre, plus hygiénique certainement, et quoi qu’on en dise, moins dangereux. C’est une distraction peut-être, mais au même titre que les promenades à cheval. Et qui songerait à proscrire la promenade à cheval ?

Les vélocipèdes tendent, ajoute-t-on à cette époque, à rendre difficile la circulation dans les rues de Paris. C’est un peu exagéré, avance le chroniqueur du Vélocipède illustré, mais quand cela serait, pour quels motifs m’interdirait-on, à moi, qui ne peux faire les dépenses d’achat et d’entretien d’une voiture, d’un cheval et d’un cocher, l’usage d’un appareil peu coûteux, qui raccourcit les distances et me fait gagner du temps ?... Time is money.

Bref, M. Pascaud paiera ses vingt sous... déplore le journaliste. Non, peut être ! car, décidé à faire résoudre définitivement la question de la circulation des vélocipèdes sur les promenades publiques, il en appelle de la sentence de ses juges, et espère gagner sa cause qui est celle de tous les vélocipédistes.

Les vélocipèdes. Illustration parue dans La Chanson illustrée du 2 mai 1869
Les vélocipèdes. Illustration parue dans La Chanson illustrée du 2 mai 1869

Cependant, objectera-t-on, si l’on interdit l’exercice du vélocipède à l’intérieur de la capitale, c’est dans l’intérêt surtout de ses adeptes, car ce ne sont pas précisément les voitures de moellons qui ont quelque chose à craindre d’eux. Ce sentiment est bienveillant, mais le souci est extrême. Nous préférons n’être pas autant protégés, et puisqu’on tient à nous réglementer, qu’on daigne nous appliquer simplement les ordonnances sur la police des voitures publiques et particulières. Nous sommes voiture, voyez nos roues, plaide le Vélocipède illustré.

Pour notre part, poursuit le chroniqueur, nous faisons des vœux pour le triomphe de M. Pascaud, vœux d’autant plus sincères qu’ils sont intéressés, car si la jurisprudence inaugurée ces jours derniers venait à prédominer, ce serait la mort, non du vélocipède de luxe, mais du vélocipède utile, qui permet à la jeunesse travailleuse du commerce, de l’industrie, des administrations, de se dégourdir les membres et de se rafraîchir le cerveau, en courant le soir sur les promenades parisiennes, au lieu d’aller s’enfermer dans d’infectes brasseries.

Enfin, conclut-il, la cause engagée est surtout celle de ce vélocipède robuste et peu coûteux que nous espérons bientôt voir mettre à la disposition des employés et des ouvriers, que l’excessive cherté des loyers oblige à gîter loin du centre des affaires, et que ne satisfont nullement les omnibus ventrus et podagres.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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