LA FRANCE PITTORESQUE
Langues artificielles : satellites littéraires
de la langue « vulgaire »
(D’après « Notices bibliographiques, philologiques
et littéraires » (par Charles Nodier), paru en 1834)
Publié le dimanche 2 juin 2019, par LA RÉDACTION
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Au gré de la fantaisie et de l’imagination, grâce au talent de quelque écrivain bizarrement ingénieux les naturalisant de façon pérenne, des langues capricieuses et arbitraires se sont introduites successivement dans notre langue commune dite « vulgaire », parmi lesquelles nous trouvons notamment le burlesque, le pédantesque, le précieux ou encore l’amphigourique, que présente en 1835 l’académicien Charles Nodier
 

Au premier rang de ces langues « artificielles » est le burlesque, dont nos vieux poètes offrent déjà quelques exemples, mais qui fut plus accrédité que jamais au temps de Scarron, de Richer, de d’Assoucy, de Berthaud, de Saint-Amand, et qui a même tenté de plus fortes plumes, car il y en a des traces dans Vincent Voiture (1597-1648) et dans Jean-François Sarrasin (1614-1654). Son caractère est de ravaler l’idée par l’expression, et de faire passer le solennel au trivial par l’image. Tantôt c’est le quos ego de Virgile :

Que je... mais il n’acheva pas,
Car il avait l’âme trop bonne.

Tantôt c’est la descente d’Enée aux enfers, où il voit l’ombre d’un cocher

Qui frotte l’ombre d’un carrosse
Avecque l’ombre d’une brosse.

Mais à part une exagération grotesque dans l’emploi du superlatif et du diminutif inusités, à part l’affectation de l’archaïsme tombé en désuétude ou du néologisme hasardeux, il ne change presque rien au vulgaire. Le burlesque français n’est lui-même qu’une imitation du berniesque, langue ou plutôt style artificiel, qui doit son nom au poète italien Francesco Berni (1497-1535), et que celui-ci devait à son tour à quelques latins d’une antiquité fort suspecte, Plaute excepté, dont l’âge est bien authentique.

Francesco Berni. Gravure du XIXe siècle de Paolo Caronni
Francesco Berni. Gravure du XIXe siècle de Paolo Caronni

Il est facile de reconnaître, au premier coup d’œil, que Le Lutrin — poème héroï-comique de Nicolas Boileau (1636-1711) dont les quatre premiers chants parurent entre 1672 et 1674, et les deux derniers en 1683 —, quoi qu’on en dise, n’appartient point à cette école, ou plutôt que c’est un burlesque pris à l’inverse, dans lequel l’idée triviale est, au contraire, relevée par la magnificence de l’image et la pompe de la parole. Ces deux genres forment une véritable antithèse, quoiqu’ils reposent, au fond, sur des combinaisons analogues. Dans le Virgile travesti, parodie composée par Paul Scarron (1610-1660) de l’Enéide de Virgile, substituez des gens du peuple aux héros de l’Enéide, et le poème restera bouffon. Dans Le Lutrin, substituez Chrysès au chantre, Achille au perruquier, et, sauf quelques détails, le poème deviendra héroïque. Ainsi, Boileau ne détourne pas un sujet sérieux comme le fait Scarron, mais bâtit une œuvre sérieuse sur un sujet insignifiant.

La langue pédantesque soumet mot latin aux formes du langage vulgaire, comme dans le plaisant discours de cet écolier limousin que Pantagruel rencontra sur le chemin « de l’alme, inclyte et célèbre académie que l’on vocite Lutèce. » Elle tire son sel le plus piquant de l’abus des formules scolastiques et de la profusion des citations. Son usage, fort divertissant dans Rabelais, dans Cyrano, dans Molière, a été souvent pris au sérieux par les demi-savants qui ont de bonnes raisons pour souhaiter de n’être pas entendus. C’est aujourd’hui la langue ordinaire de la médecine, s’amuse Charles Nodier.

Cette excursion sur le terrain des argots dont se servent certaines coteries pour s’isoler de la multitude, poursuit l’académicien, ne me permet pas de passer le précieux sous silence. Le précieux, construit dans les mêmes vues que l’euphuisme anglais qui le précéda de peu d’années, était une espèce de jargon établi dans la bonne compagnie d’où il déborda dans les romans, et auquel se reconnaissaient entre eux les sots initiés des ruelles. Son artifice consistait dans une recherche puérile de métaphores énigmatiques, d’hyperboles extravagantes, et de phrases postiches ridiculement prodiguées, qui n’offrent d’ailleurs ni sens ni esprit.

Paul Scarron. Gravure du XIXe siècle réalisée par Achille Devéria (1800-1857)
Paul Scarron. Gravure du XIXe siècle réalisée par Achille Devéria (1800-1857)

Molière fit bonne justice de ce verbiage intolérable, mais le précieux, battu à outrance dans une délicieuse comédie, ne fut pas vaincu sans ressource, car il est essentiellement rédivive en France. Appliqué un siècle après à la métaphysique alambiquée d’une école cynique de philosophes et de romanciers, il reçut le nom de marivaudage. À la suite des saturnales sanglantes de la Révolution, il inspira le merveilleux. Il jette encore, au moment où je parle, écrit Nodier, quelques folles étincelles dans les livres et dans les journaux, et pour le malheur de notre belle langue, si claire, si raisonnable, si sagement circonspecte, il y jouit sans contradiction de tous les honneurs du talent. Molière est mort !

Le burchiellesque — dû au poète italien Domenico di Giovanni dit Il Burchiello (1404-1449) — est la débauche d’un brillant génie, mais fantasque et moqueur, qui s’est précipité dans l’absurde de propos délibéré ; sa méthode, si c’en est une, est d’enchaîner dans des vers réguliers des idées inconciliables qui hurlent, comme on dit, d’être ensemble ; combinaison qui n’a rien d’offensant pour la grammaire, mais qui est faite en dérision de la logique et du sens commun. Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que le style de cet inextricable fatras, sous lequel Doni cherchait des mystères comme nous en avons cherché dans les centuries de Nostradamus, reste partout pur, élégant et choisi. L’académie de la Crusca l’a cité parmi les textes de bon langage, et Ginguené remarque à cette occasion que Burchiello est peut-être le seul auteur qu’on ait cité sans l’entendre. Ginguené n’y a pas regardé de près.

Le coq-à-l’âne de Clément Marot (1496-1544), qui s’est renouvelé du temps du dramaturge Charles Collé (1709-1783), paraît être imité du burchiellesque.

La langue amphigourique, ressuscitée par Jean-Joseph Vadé (1720-1757) et fort connue des bateleurs, mais dont il y a plus d’un échantillon dans Bruscambille, et qui rappelle à tout le monde le plaidoyer des deux seigneurs, si plaisamment appointés par Pantagruel, est probablement le nec plus ultra des langues de non-sens, affirme Nodier. J’excepte néanmoins par respect les langues scientifiques. Cette manière d’exprimer quelque chose qui a l’apparence d’une pensée, est ce qu’en dialecte poissard on appelle aujourd’hui le bagou, mélange hardi des idées les plus disparates, des locutions les plus hybrides, des formes de langage les moins susceptibles de s’allier entre elles, soutenues dans un discours de longue haleine avec l’énergie passionnée de la conviction et l’imperturbable volubilité d’une improvisation sérieuse.

Les Précieuses ridicules, pièce de Molière. Chromolithographie publicitaire de la fin du XIXe siècle
Les Précieuses ridicules, pièce de Molière. Chromolithographie publicitaire de la fin du XIXe siècle

Elle est voisine en ce sens du pédantesque et du gratien, mais elle se rapproche davantage encore du bavardage hétéroclite des fous. Les Italiens en auraient probablement fait la langue fanfreluchesque, s’ils avaient eu le bonheur de posséder Rabelais, car elle doit avoir pris sa source dans les fanfreluches antidotées qui seraient peut-être le caprice le plus délirant de l’esprit humain, si les fanfreluches antidotées n’avaient eu des commentateurs.

On le dira sans doute, et j’en conviens : cette langue saugrenue n’est pas aussi éloignée qu’elle en a l’air, du galimatias de l’idéologie, du pathos de la tribune, des battologies oratoires du barreau, des logogriphes politiques de la presse. Elle en diffère seulement par deux points essentiels. Les fanfreluches sont beaucoup plus amusantes, et beaucoup plus raisonnables ! Divine Providence des langues et des littératures, daignez nous rendre la langue amphigourique, s’il vous plaît ! Elle n’a jamais fait de mal à personne.

Oh ! combien j’aimerais mieux, s’il m’était permis de choisir entre le présent et le passé, l’innocent janotisme de Dorvigny, si naturel, si naïf, si populaire, si bien fait d’après le modèle, qu’on le croirait sténographié sous la dictée d’un badaud ingénu, malheureux en inversions : « Il en avait de beaux, mon grand père, des couteaux (Dieu veuille avoir son âme) pendus à sa ceinture dans une gaine. »

Combien je le préférerais, écrit Charles Nodier, à ces ergotismes menteurs avec lesquels tous les partis mystifient les nations à tour de rôle, et dont on n’aura le bon sens de rire qu’après en avoir longtemps pleuré ! Quant au janotisme, il est presque inutile de dire que ce genre de ghiribizzi ne pouvait s’introduire dans les langues transpositives, où la construction est toujours marquée par la désinence, et qu’il n’y en a par conséquent aucun exemple chez les anciens. Des langues de non-sens philosophique, je n’oserais pas en répondre ; et Lycophron est là pour leur assurer l’initiative des langues de non-sens littéraire ; Lycophron, le Burchiello solennel, le grave et pompeux Bruscambille de l’école alexandrine.

Jean-Joseph Vadé. Gravure d'Etienne Ficquet, d'après la peinture de Richard
Jean-Joseph Vadé. Gravure d’Etienne Ficquet, d’après la peinture de Richard

La langue arbitraire et protée des nomenclaturiers mérite peut-être une place d’honneur à côté de celles-ci, mais il faut bien se garder de lui en donner une dans les dictionnaires où elle noierait avant peu la langue usuelle sous un déluge d’anomalies inutiles. Il semblerait, à voir ses invasions polyglottes, que tous les idiomes de l’homme sont condamnés à mourir de mort comme l’homme lui-même, pour avoir goûté du fruit de la science. La naturalisation de tout mot scientifique, qui n’est pas de relation, disons mieux, qui, sous l’autorité respectable d’une relation fidèle, n’a pas été consacré dans la langue choisie par la plume d’un grand écrivain, ou dans la langue vulgaire par l’adhésion intelligente de l’usage, est un progrès vers le chaos.

Je voudrais bien m’arrêter ici, au hasard de me laisser reprocher une omission de plus, et je n’ai pas aspiré au complet en ramassant avec peu de soin ces éléments imparfaits d’un livre qui pourrait être utile et curieux ; mais j’entends répéter de toutes parts à mon oreille : « Dans quelle catégorie des langues placez-vous le culstorisme du sublime poète Gongora, et le séicentisme » du divin poète Marini ? Ces innovations présomptueuses n’ont-elles pas quelque rapport avec celles d’une école de notre temps qui compte aussi des maîtres illustres, mais où tout le monde n’a pas comme eux l’excuse de l’inspiration et du talent ? Ces archaïsmes mal compris, ces néologismes mal faits, ces figures fausses et outrées, ressource facile des esprits médiocres qui dissimulent la honteuse misère du fond sous l’étrange nouveauté de la forme, appartiennent-elles à la langue naturelle du pays, ou ne sont-elles que l’artifice passager d’une langue factice qui n’aura point d’avenir ? La destinée des littératures, en un mot, avait-elle réservé à notre époque une langue poétique inconnue de tous les âges, ou bien s’est-elle jouée seulement à montrer aux yeux de la postérité, dans une grande aberration, ce qu’était devenue en ce siècle de perfectionnement et d’intelligence la France intelligente et perfectionnée ? »

Cette question importune et scabreuse m’embarrassera peu cependant, car je prierai Horace d’y répondre pour moi : Scribendi recte, sapere est et principium et fons. Le bon sens, c’est le principe et la source du bien écrire.

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