LA FRANCE PITTORESQUE
Jardin
(Source : Le Figaro)
Publié le vendredi 26 avril 2019, par LA RÉDACTION
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Dérivé, selon les linguistes d’aujourd’hui, de l’hortus gardinus de l’époque gallo-romaine, le mot qui nous occupe ici n’en évoque pas moins le « paradis » de l’Antiquité, parc ou grand jardin irrigué et planté d’arbres, ces lieux de repos et d’inspiration expliquant sans doute la signification de l’expression désuète « se jardiner »
 

Pour le grammairien Vaugelas, auteur en 1647 des Remarques sur la langue française, aucun doute, le plus beau mot de la langue française était « jardin ». De son côté, Victor Hugo, dans Les Misérables, en rappelle les charmes simples : « Il passait quelque fois une demi-journée à regarder le jardin d’un maraîcher, les carrés de salades, les poules dans le fumier. » Et Rudyard Kipling d’en souligner les servitudes : « Pourquoi Dieu a-t-il fait l’homme jardinier ? C’est parce qu’il savait qu’au jardin la moitié du travail se fait à genoux. » D’où vient-il, en définitive, ce jardin qui résonne si joliment dans notre langue et qui nous fait rêver ou mettre à genoux ?

Bien enclos...
À l’époque gallo-romaine, les linguistes d’aujourd’hui en sont convaincus, existait l’hortus gardinus, désignant le jardin entouré d’une clôture. En fait, ce sont là deux racines — voilà qui tombe à point — qui sont associées : l’une latine, hortus, représente pour les Romains le jardin au sens général du terme, c’est-à-dire une terre plus ou moins étendue, plantée de végétaux et, au reste, à l’origine du mot « horticulteur » ; l’autre, germanique, gart ou gardo, définit la clôture. Ainsi, l’hortus gardinus était-il ce terrain clos, attenant ou non à une habitation, planté de végétaux utiles ou d’agrément. Et c’est cette dernière notion, l’enclos, qui l’emporta dans l’abréviation d’hortus gardinus en gardinus, à l’origine du mot jardin.

Confection d'une couronne de fleurs. Chromolithographie de 1877
Confection d’une couronne de fleurs. Chromolithographie de 1877

Potager et fleuriste...
« Nous diversifions nos jardins, de ce côté-là, d’un parterre et compartiment de fleurs suaves et odoriférantes, ici d’un plant d’arbres qui rapporte des fruits, là d’une potagerie qui regarde la nécessité du ménage », précise Étienne Pasquier dans l’une de ses Lettres, publiée tardivement en 1619. En vérité, il faut attendre le XVIe siècle pour que, par le biais des « plantes potagères », naisse la désignation de « jardin potager », le « potagier » ne désignant encore au XIVe siècle que le cuisinier préparant le « potage », c’est-à-dire la purée de légumes cuits dans un pot.

Au jardin potager qu’on appela aussi le « jardin de la cuisine », on opposait de fait le jardin « fleuriste », affecté à la culture des fleurs. À Julien Green dans son Journal, en 1945, de nous remettre en mémoire le charme particulièrement apaisant du « jardin » qu’il soit « potager » ou « fleuriste » : « Entre le potager et le jardin fleuriste, un religieux va lentement d’un bout à l’autre d’une longue allée, le visage penché sur son bréviaire. »

Un « paradis »
Lorsque paraît en 1539 le Dictionnaire françoislatin — alors en un mot —, premier dictionnaire bilingue intégrant la langue française dans sa nomenclature en commençant par le mot français, Robert Estienne, imprimeur érudit, n’oublie certes pas le jardin. Il bénéficie cependant d’équivalents en latin qui peuvent aujourd’hui nous surprendre. « Jardin : Paradisus. Jardin à herbes et arbres : Hortus. Jardin à violettes : Viridarium. »

En vérité, avant même que le mot latin « paradisus », issu du grec « paradeisos », ne soit repris dans la Genèse, en y installant Adam et Ève, le « paradis » désignait sous l’Antiquité un parc ou un grand jardin irrigué et planté d’arbres. Ernest Renan s’en fera encore l’écho, en 1863, dans La vie de Jésus, en signalant que ce « vieux mot, paradis », qui représenta « d’abord les parcs des rois achéménides [une dynastie perse, VIe-IVe siècle avant Jésus-Christ], résumait le rêve de tous : un jardin délicieux où l’on continuerait à jamais la vie charmante que l’on menait ici-bas ».

Le jardin potager. Chromolithographie du XIXe siècle
Le jardin potager. Chromolithographie du XIXe siècle

De fait, le « paradis » en tant que simple jardin planté d’arbres fruitiers était encore attesté en ce sens premier dans l’ouest de la France, au début du XXe siècle. Ainsi, Ernest Pérochon, Prix Goncourt en 1920, y fait délicieusement référence dans Les fils Madagascar, où l’un des personnages féminins, « un panier au bras », s’en « allait au paradis fruitier des Mariel ».

Jardiner les oiseaux
« Jardiner les oyseaux sur des billots » : c’est l’une des expressions retenues en 1611 dans un des tout premiers dictionnaires bilingues français-anglais, The Dictionarie of the French and English tongues, destiné aux Anglais désireux de bien apprendre la langue française, ce qui était alors le cas de l’élite. Lorsque l’auteur, Randle Cotgrave, proposa cette expression, il lui fallut cependant expliquer qu’il s’agissait d’un terme de fauconnerie, désignant le fait d’exposer un faucon au soleil, le matin, dans quelque jardin, pour qu’il prenne l’air. Tout en le maintenant par une chaîne afin qu’il ne s’envole pas.

Sous la Renaissance et au XVIIe siècle, on disait ainsi qu’il fallait « jardiner » sur une barre ou sur une perche les autours — les rapaces voisins de l’épervier —, et jardiner « sur la pierre froide », le lanier, en l’occurrence la femelle du faucon, ou encore le sacre, grand faucon de l’Europe méridionale. Ainsi, bien « jardinés », ils étaient prêts à s’élancer pour pratiquer la « chasse au vol », d’où nous vient d’ailleurs le verbe voler au sens de dérober.

Jardinons-nous
« Vous êtes-vous bien jardiné ? » pouvait-on vous demander au XVIe siècle. C’est-à-dire : « Avez-vous bien pris l’air ? » Et cela plus particulièrement dans un jardin. « Se jardiner » était en effet synonyme de se promener, au sens propre comme au sens figuré. « En l’Olympe », et donc auprès des divinités, « je me suis jardiné avec plus de liberté jusques à donner en quelques descriptions cinquante et soixante vers de surcroît », déclare Pierre de Brach, un ami de Ronsard et de Montaigne. Jardinons-nous, jardinons-nous, pendant que le loup n’y est pas !

Au jardin du Palais-Royal. Chromolithographie de 1890
Au jardin du Palais-Royal. Chromolithographie de 1890

Qui repose l’œil sans l’égarer...
Lieu de repos et d’inspiration : telle est la définition du jardin. Pour celui qui n’est pas le jardinier. Et c’est ainsi que Guy de Maupassant, dans La Vie errante, publiée en 1890, en offre une belle image : « Comme elles paraissent bien créées pour engendrer la songerie, ces allées de pierre, ces allées de menues colonnes enfermant un petit jardin qui repose l’œil sans l’égarer... »

Enfin, pour reprendre une formule galvaudée, il y a « jardin » et « jardin » rappelle Alphonse Daudet évoquant dans Trente ans à Paris, publié en 1888, un malheureux « né entre deux pages d’un lexique, n’ayant tout enfant, connu en fait de promenade et de jardin que le docte jardin des racines grecques... »

Encore que lire le Jardin des racines latines, ou le Jardin des racines grecques de Pierre Larousse, tout en « se jardinant » comme Ronsard dans un parc, ce n’est pas un si vilain programme !

Jean Pruvost
Le Figaro

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